Dans le jeu vidéo, comme dans les autres arts, se côtoient le meilleur et le pire. Et comme souvent, le plus commercial n’est pas nécessairement le plus qualitatif. C’est peut-être pour cette raison que ce support culturel n’est pas encore reconnu unanimement comme un art à part entière. Mais la bande dessinée a connu les mêmes difficultés à faire connaître son génie propre, et devenir le neuvième art.
Le jeu vidéo est la synthèse d’autres arts. La modélisation des personnages est une sculpture au sens strict. La profondeur de champ, le placement de la caméra, le placement des personnages dans l’espace, la gestion de l’éclairage, tout cela s’inspire de la peinture classique. Les mouvements de caméra et la liberté contrôlée proposée au joueur, les cinématiques, sont des pièces de cinéma. La musique tient une place centrale, et les meilleurs compositeurs de musique classique, électronique ou de variété, participent aux bandes originales. Il est de plus en plus commun que des comédiens de renom jouent des personnages avec lesquels le joueur interagit, prêtant jeu et image. Enfin, l’écriture y tient la même place que dans le cinéma : répliques et monologues sont aussi travaillés que dans une pièce de théâtre. La synthèse de ces différents types d’expression au service d’une expérience narrative rend possible une immersion très prenante, génératrice d’émotions et de questionnements, au même titre qu’une visite dans la galerie Richelieu au Louvre, le visionnage d’un film de Paolo Sorrentino, ou le plongeon dans un recueil de poèmes de Théophile Gautier.
Comme une impression de se déplacer dans un tableau de Caspar David Friedrich ou de Nicolas Poussin.
The Witcher III est un chef d’œuvre créé en 2016 par le studio polonais CD Projekt red. Ce jeu reconnu comme l’un des meilleurs de tous les temps se passe dans un décor gigantesque totalement ouvert, dans plusieurs régions évoquant tour à tour la Pologne médiévale, la Provence de la Renaissance, les archipels vikings ou encore les Alpes. Comme une impression de se déplacer dans un tableau de Caspar David Friedrich ou de Nicolas Poussin. Fort de cette réussite, ce studio a enfin sorti cet hiver Cyberpunk 2077.
L’histoire est inspirée d’un célèbre jeu de rôle : celle d’un personnage essayant tant bien que mal de survivre dans un univers dystopique qui approche de plus en plus de notre quotidien. Des entreprises ressemblant à nos GAFAM ont acquis une puissance valant celle des gouvernements, les métropoles mondialisées sont scindées en secteurs contrôlés par des minorités raciales, sexuelles ou idéologiques toutes antagonistes, et le transhumanisme a rendu les hommes esclaves de technologies dont la complexité n’est plus accessible qu’aux spécialistes. La dystopie cyberpunk, c’est aussi une hyperprésence de la publicité sur tous les murs, comme chez nous: en ce moment, une publicité Huawei gigantesque recouvre l’Hôtel de la marine place de la Concorde.
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En suivant l’histoire d’un personnage nommé V et que vous contrôlez, Cyberpunk 2077 fait comme Blade runner en son temps, sentir ce à quoi un futur proche pourrait ressembler si aucune culture ne civilise la post-modernité avant qu’elle ne nous fasse post-humains. Au sujet du transhumanisme, par exemple, le fait d’être acteur de la narration rend extrêmement prégnantes les difficultés que vit le personnage : par exemple, vous avez la possibilité de vous faire greffer des membres métalliques plus puissants que les biologiques. Personne ne vous force à le faire. Mais que se passe-t-il lorsque votre voisin le fait, et que vos performances musculaires vous rendent largué dans le marché concurrentiel ? Celui qui refuse se condamne à la misère. Mais celui qui accepte se condamne à mourir au travail pour pouvoir payer les mises à jour et l’entretien de son membre augmenté. Que se produit-il lorsque vous êtes victime d’un piratage de vos yeux bioniques ? Faut-il payer pour ne plus être aveugle ?
Ces événements touchent directement, pour l’émerveillement ou l’exaspération, votre expérience de jeu, la rendant fluide ou insupportablement compliquée. D’autre part, les décisions que vous prenez ont un impact sur la suite de l’histoire, sur les autres personnages, et le monde qui vous entoure. Ces choix laissent parfois un goût amer, et apportent un lot de questions sur la responsabilité individuelle, les conséquences de ses actes, le moindre mal, etc. Il est tantôt laid tantôt brillant, écœurant d’injustice ou éblouissant de générosité : ce monde dystopique pourrait bien être le nôtre, et ceux qui y évoluent par la procuration de l’écran et du casque pourront peut-être arrondir ses angles les plus durs et embellir ses courbes les plus jolies. Le rendre vivable en somme.
ÇA NE CONSOLE PAS
Soupe à la grimace pour les possesseurs de console. La sortie de Cyberpunk 2077 était attendue, dire qu’elle a déçu relève de l’euphémisme. Bourrée de bugs, de ralentissements et laide à pleurer, la version de Cyberpunk 2077 destinée aux consoles Playstation 4 et X Box One est une honte absolue. Guère étonnant, donc, que les développeurs de CD Projekt Red aient envoyé une version PC aux testeurs. Il y a là tromperie sur la marchandise, arnaque en bande organisée, voire vice du consentement causé par une manœuvre dolosive de la première entreprise polonaise responsable de l’excellent jeu The Witcher.
Bourrée de bugs, de ralentissements et laide à pleurer, la version de Cyberpunk 2077 destinée aux consoles Playstation 4 et X Box One est une honte absolue
Et qu’on ne nous dise pas que le jeu était trop ambitieux pour les consoles de la précédente génération, Red Dead Redemption ou Final Fantasy VII tournant parfaitement sur ses machines avec un niveau de graphisme époustouflant. Non, le jeu n’était tout simplement pas correctement optimisé pour nos vieilles bécanes désormais dépassées. Reste un sentiment très amer, tant le jeu semble par ailleurs prometteur. Faudra-t-il bientôt tout jouer sur Shadow, grâce à la technologie du cloud-gaming rendant tous les jeux accessibles sur tous les écrans ? Pour les joueurs habitués aux consoles, ce serait un vrai crèvecœur. Reste donc l’espoir suscité par les Playstation V et X Box X/S.





