Skip to content

Damas, ton univers impitoyable

Par

Publié le

22 juin 2020

Partage

La Syrie est exsangue. Après neuf années de guerre, l’affaiblissement de la verticale du pouvoir au profit d’acteurs extérieurs (Russie, Iran) ou intérieurs (milices loyalistes) aurait pu être le début de la fin pour l’État et son président. Les derniers développements prouvent qu’il en est tout autrement. Ils éclairent à leur manière le mystère de la longévité de Bachar El Assad, qui ne doit pas uniquement son maintien au pouvoir à sa puissance coercitive mais surtout à un sens politique implacable que l’on croyait réservé à son père.

Celui par qui le scandale est arrivé est son propre cousin, Rami Makhlouf, l’homme le plus riche de Syrie. Sanctionné par l’UE dès juin 2011, Rami Makhlouf, avait annoncé qu’il se retirait des affaires pour se consacrer à des projets « caritatifs ». En fait de projets caritatifs, Rami en se convertissant à l’islam chiite, a tenté de se concilier les bonnes grâces de l’Iran et de se tourner vers l’assistanat et le clientélisme alaouite auprès de sa communauté d’origine, durement éprouvée par la guerre. D’autre part, conscient d’être dans la ligne de mire du pouvoir, mais très persuadé de son impunité, Rami a tout de même, contre rémunération, obtenu des contrats faramineux pour sécuriser des sites pétroliers et gaziers, avec la garantie de récupérer les royalties de leur exploitation. Mais même ceci fut un échec. En 2012, Makhlouf mit sur pied sa propre milice, Jamiat al Bustan, qui compta à son apogée 30 000 hommes pour soutenir les forces de sécurité. Souheil Hassan, commandant des Forces du Tigre et actuel commandant de la 25e division, avait d’ailleurs été associé à la milice de Makhlouf, avant de partir travailler directement avec les Russes.

Lire aussi : L’Incorrect censuré

Makhlouf a raté sa mission. Damas perdit la plupart des champs au profit des insurgés, de l’État islamique et des Kurdes. L’échec le plus retentissant fut celui de la centrale à gaz de Hayyan, dans la province orientale de Homs, en janvier 2017, que l’État islamique investit avant de la faire sauter. La centrale avait coûté 291 millions d’euros lors de son ouverture en 2010 et produisait suffisamment pour fournir un tiers de l’électricité syrienne : il en coûtera 300 millions d’euros pour la reconstruire. Du fait des négligences de Makhlouf, des centaines de jeunes mal équipés, pour la plupart alaouites, ont été capturés ou tués par les insurgés tandis que la population syrienne a cruellement souffert de problèmes d’approvisionnement en gaz et en électricité.

Depuis 2019, Assad cherche à se débarrasser de son cousin. Et étrangement, celui-ci continue à le narguer alors même qu’il ne dispose plus d’aucune force militaire à sa disposition. Et tout récemment mi-mai 2020, Makhlouf s’est adressé à son cousin, par le biais de… Facebook. Dans sa première vidéo, il se plaint du Président et l’accuse de détourner l’argent de Syriatel, une de ses compagnies fort rentables, à qui l’État réclame des taxes pour un montant de 160 millions de dollars. Makhlouf refuse de remettre ses avoirs, affirmant qu’il les doit uniquement à sa communauté, les Alaouites.

En utilisant la thématique confessionnelle, Makhlouf tente-t-il d’appeler au secours Téhéran, bien que ses tentatives de chiitiser les Alaouites se soient avérées vaines ?

C’est très risqué : en utilisant la thématique confessionnelle, Makhlouf tente-t-il d’appeler au secours Téhéran, bien que ses tentatives de chiitiser les Alaouites se soient avérées vaines ? Dans cette vidéo surréaliste, l’oligarque évoque également une punition d’Allah et prétend être investi d’une mission divine. Ce ton inhabituel tranche avec la culture laïque dont il est issu et qui a peu de chance de prendre côté loyaliste. Sa première vidéo était intitulée : « Soyez avec Dieu et ne vous inquiétez de rien », la deuxième ressemblait au titre d’un audio salafiste : « Il est de notre devoir de donner la victoire aux croyants ».

Alors, que penser de la chute probable de Rami ? À Paris on fait déjà les gorges chaudes sur la chute inévitable de la maison Assad, empêtrée dans la corruption et les divisions de plus en plus fortes au sein de la famille et de la communauté alaouite. Cela fait dix ans qu’on attendait ça : alors les portes ouvertes sont enfoncées avec l’entrain de ceux qui se sont longtemps trompés et pensent tenir enfin leur revanche. Cet épisode intervient au moment où des journaux russes critiquent ouvertement Assad et la corruption qui règne en Syrie. « Poutine va (enfin) lâcher Assad, se retirer et la Révolution triomphera ».

Cet épisode intervient au moment où des journaux russes critiquent ouvertement Assad et la corruption qui règne en Syrie.

D’autant que l’origine de la pression médiatique sur Assad est le pendant russe de Makhlouf, Yevgeny Prigozhin, « le chef » des oligarques de Poutine. Prigozhin a profité de la guerre en Syrie et en veut à Assad qui lui a refusé le renouvellement d’un contrat majeur portant sur l’exploitation d’un champ pétrolier. Mais la volonté d’Assad d’affronter l’oligarque de Poutine montre à quel point le Président syrien est confiant dans la marge de manœuvre qui lui reste vis-à-vis de Moscou. Son but : renforcer les intérêts vitaux de son régime et conserver sa propre emprise sur le pouvoir.

Le discours anti-corruption est très vendeur en Syrie. Et le message est clair envers les hommes d’affaires comme Makhlouf : ceux qui ne possèdent pas d’usines, n’importent pas de produits essentiels dans le pays et ne créent pas d ’emplois sont des voleurs. Si Assad est en mesure de responsabiliser des hommes d’affaires plus légitimes qui peuvent aider à construire le pays, il sera soutenu par les États du Golfe, et notamment les Émirats Arabes Unis, qui aident en sous-main à réintégrer la Syrie dans la région. Autre message : la poursuite des politiques régionales et occidentales actuelles, dictées dans une large mesure par Washington, n’entraînera pas un changement de comportement à Damas.

Lire aussi : Tensions entre la France et la Turquie : l’OTAN ne dit rien

Poutine ne lâchera pas Assad. Ce que Moscou veut en Syrie, c ’est de la stabilité. En mettant au pas quelques récalcitrants, Assad restera l’homme des Russes. Rifaat avait défié son frère Hafez : il disposait d’une puissante garde prétorienne et négocia très cher son exil en France. Rami est moderne : les réseaux sociaux, le discours religieux hors-sol sont ceux de la Syrie 2.0. Mais cela ne suffira probablement pas à lui éviter les gros ennuis qui l’attendent.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest