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Chaque mois, le professeur Frédéric Rouvillois publie pour l’Incorrect son petit traité de la vie élégante.
Escalier, ou ascenseur? Constatant que Lucien, qui lui aussi se rendait à l’invitation de la marquise de Grand-Air, lui tenait cérémonieusement la porte de la cabine, E. n’hésita pas, et s’y engouffra en félicitant son ami pour l’aisance avec laquelle il assumait sa nouvelle vocation de lift.
« L’ascenseur est un lieu bizarre, tu ne trouves pas? Proust, qui s’y connaissait en bizarreries, le compare, je ne sais où dans La Recherche, à « une cage thoracique mobile » qui se déplacerait « le long de la colonne montante »… En tout cas, j’y éprouve toujours un vague malaise, quand je monte avec des inconnus. Je me demande toujours que faire.
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– Oh, si Chantal était là, elle t’expliquerait qu’il suffit d’y respecter les règles ordinaires du savoir-vivre.
– Et comme d’habitude, nous nous disputerions sur ce point. Les règles ordinaires du savoir-vivre ? Très bien, mais lesquelles? Celles qui sont en usage dans un salon ? Ou celle qu’on pratique en autobus? Car l’ascenseur, à cet égard, est un peu chauvesouris: comme l’autobus, il n’est qu’un moyen de transport qui réunit pour un bref instant des inconnus destinés à le rester; mais comme le salon, ils les rapprochent physiquement dans un lieu clos et les obligent à trouver une contenance, dès lors qu’ils ne peuvent pas faire semblant de regarder par la fenêtre ou de fixer le chauffeur.
– Ça, tu as raison. Il est toujours difficile de se trouver face à face avec quelqu’un et de faire comme si de rien n’était, sans avoir le sentiment désagréable d’être un goujat.
– Mais la question, mon cher Lucien, est de savoir qui est le goujat: celui qui, tout à trac, engage la conversation avec quelqu’un qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, et que peut-être il importune, comme le liftier de La Recherche qui explique au narrateur que les jours baissent vers la fin de l’été et qu’il y a moins de vacanciers quand les vacances sont finies? Est-ce lui, le goujat, ou celui qui se retient d’infliger à son voisin de rencontre des considérations oiseuses sur la pluie, le beau temps et l’évolution du monde ?
– Comment? Tu veux dire que, dans l’ascenseur, tu ne dis même pas bonjour ?
– Ni plus ni moins que dans un autobus: je le dis si je connais la personne, à moins bien sûr que l’inconnu n’ait commencé, auquel cas il serait déplacé de ne pas répondre. À part ça, je pense qu’il faut se taire, et tout au plus, se contenter d’un salut à la française, tête brièvement inclinée accompagnée d’un sourire aussi gracieux que possible… Comme toujours en matière de politesse, il faut bien entendu savoir adapter son comportement – en fonction du pays où l’on se trouve, de la taille de l’ascenseur, du type de bâtiment desservi, et bien sûr, du nombre et de la qualité des personnes qu’il transporte. Mais la règle cardinale demeure toujours la même : la politesse c’est le respect, et le respect, c’est la discrétion.
La règle cardinale demeure toujours la même : la politesse c’est le respect, et le respect, c’est la discrétion.
– Puisque nous sommes seuls, mon cher E., je ne puis m’empêcher de songer à un copain de régiment, assez drôle et de bonne famille quoique d’une distinction limitée, qui un jour nous fit part de sa théorie sur les messieurs qui, dans l’ascenseur, ont eu le malheur de lâcher… comment dirais-je ?
– Je crois que j’ai compris, mon cher Lucien ; et donc ?
– Si je me souviens bien, il distinguait trois cas de figure. Lorsque le monsieur est seul dans la cabine, il doit s’efforcer de descendre au plus vite afin de ne pas risquer de se retrouver nez à nez avec une connaissance, qui lui imputerait inévitablement le désagrément; lorsqu’il se trouve avec au moins trois personnes, il peut faire comme Sacha Guitry, et se pencher vers sa voisine la plus proche en lui susurrant à haute voix: « N’ayez crainte, je dirais que c’est moi! » Ce n’est que lorsqu’il est avec une seule autre personne, et que c’est une dame, qu’il est socialement mort…
– Comme quoi il y a des moments où il vaut mieux prendre du charbon, ou l’escalier. »
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