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David Thomas : « Je suis un écrivain des petites faiblesses humaines »

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Publié le

13 janvier 2023

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Depuis quinze ans, David Thomas s’est imposé comme le maître d’un genre rare dans la littérature française, la micro-nouvelle. Des miniatures de haute précision où il observe un animal étrange, souvent navrant : l’homme ordinaire. Son nouveau recueil paraît aujourd’hui.
DThomas

On a envie d’appeler vos nouvelles des « microfictions », mais le terme est préempté par Jauffret.

Effectivement, « microfiction » renvoie automatiquement à Régis Jauffret. En ce qui me concerne, je préfère que l’on parle d’instantané. J’ai toujours considéré que ce que je faisais se rapprochait de la photographie. Je saisis des instants, des silences, des non-dits, des émotions, des ratages… On peut parler de micro-nouvelles, tout simplement.

Ça ne vous gêne pas d’être catalogué « nouvelliste » ?

Je m’en fous complètement. Je fais ce que je sais et ce que j’aime faire. J’ai choisi de lancer le javelot plutôt que de courir le cent mètres, alors que tout le monde opte pour le cent mètres, la discipline noble. J’ai bien conscience que ça n’attire pas les foules mais j’ai moins de concurrents et qui sait, avec un vent de force 10 dans le dos et un coup de bol… Quoi qu’il en soit, à dix-sept ans je rêvais d’être écrivain, pas forcément romancier. Je suis écrivain, donc l’essentiel est atteint. Et puis un jour, un éditeur m’a suggéré d’écrire un roman, « ça se vend mieux que les nouvelles », disait-il. J’ai écrit mon plus mauvais livre et c’est celui qui s’est le moins vendu. Résultat, viré. Donc, autant rester sur mes rails.

« Quoi qu’il en soit, à dix-sept ans je rêvais d’être écrivain, pas forcément romancier. Je suis écrivain, donc l’essentiel est atteint »


David Thomas

On dit souvent en effet que la nouvelle est en France un genre mal-aimé, minoré…

Je ne sais pas si c’est un genre mal-aimé ou minoré, je pense surtout que c’est difficile à vendre. Comment bien résumer un recueil de nouvelles ? Un roman, c’est souvent plus facile, il y a un sujet, un thème. Un éditeur doit trouver l’argumentaire (en peu de mots) pour vendre un livre, et c’est extrêmement difficile à faire pour un recueil de nouvelles. S’ajoute à ça le désir, vous ne pouvez pas avoir le même pour tous les livres quand vous en publiez vingt ou trente par an.

Vous avez plusieurs fois changé d’éditeur, est-ce que c’est en partie lié à ça ?

Pour mes changements de maisons, c’est simple : Bernard Pascuito, mon premier éditeur, a été mis en liquidation huit mois après avoir publié mon premier livre. D’Albin Michel et Stock, j’ai été viré faute de ventes. Et Anne Carrière, je les ai quittés pour saisir la main tendue par L’Olivier. C’était la première fois que j’avais le choix et cela faisait vingt ans que je rêvais d’être publié dans cette maison, je n’allais pas laisser passer une telle chance.

On imagine que sur votre distance de prédilection, vous êtes un écrivain du « premier jet ».

Oui, c’est vrai, tous mes textes (sauf ceux dépassant cinq ou six pages) sont écrits d’une traite. Ensuite, je ne les retravaille pas vraiment, je les peigne pour qu’ils soient plus présentables, si nécessaire.

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Écrivez-vous quotidiennement ou par pics ?

Non, je laisse les fruits mûrs tomber de l’arbre et je les ramasse. J’ai au minimum un an pour faire un recueil et j’ai toujours au moins cinquante textes en rab dans mon ordinateur. Ça laisse du temps et de la marge.

Vous avez une écriture brute, sans fioritures, peu de virgules, presque parlée. Est-ce délibéré ?

Tout à fait délibéré, et j’y tiens beaucoup. D’abord parce que mes textes sont surtout les « voix intérieures » de mes personnages (je n’ai jamais écrit un seul texte à la troisième personne). C’est une façon de me mettre au plus près d’eux, de réduire au maximum la distance qu’il peut y avoir entre eux et moi. Ensuite parce que je suis très attaché à la spontanéité car c’est là que l’on est le plus vrai, le plus juste, au nerf.

Que vous inspirent les textes sophistiqués formellement ?

 Ce n’est effectivement pas trop mon truc, justement parce que la sophistication est l’inverse de la spontanéité. Elle est artificielle, souvent conceptuelle et se préoccupe plus d’illustrer une idée que de montrer le réel humain. Elle peut devenir une seconde nature (notamment chez les dandys, Baudelaire, Gainsbourg, Dali…) mais ce qui m’intéresse c’est ce qui fait notre nature. J’aime les écrivains moralistes, ceux qui s’attachent à montrer quel complexe et paradoxal animal est l’homme. Pour ça il faut aller voir ce qu’il y a derrière l’image sociale et ce que l’on renvoie de soi. Ce qui m’intéresse c’est ce qu’on se dit à soi devant la glace ou dans le noir.

« J’aime les écrivains moralistes, ceux qui s’attachent à montrer quel complexe et paradoxal animal est l’homme »


David Thomas

Est-ce que vous réfléchissez beaucoup à l’accroche de vos nouvelles ?

 Non, ça vient assez spontanément. Je crois avoir compris assez tôt l’importance capitale de l’incipit pour les textes courts. Le lecteur sait qu’il y a beaucoup de textes où, si vous ne le questionnez pas, ne le surprenez pas, ou si vous l’ennuyez, dès le début, il tournera la page.

Maturez-vous longtemps chaque texte avant de l’écrire ?

 Non, en général si j’ai une idée j’écris le texte assez vite. Sinon, elle s’évapore.

Avez-vous toujours l’idée de la chute en commençant ?

 Non, mais souvent. Ce que vous appelez la chute est la plupart du temps ce qui justifie le texte. Mais il y a des textes à chute et d’autres non, je veille simplement à bien clore le texte. Il faut éviter la déception. Jouvet disait qu’il y a deux choses à ne pas rater pour un acteur, l’entrée et la sortie de scène, entre les deux il faut juste bien faire son travail. Je considère que c’est la même chose pour un texte court.

« J’aime l’humour noir, parce que je considère le désespoir et le rire comme les deux traits les plus intéressants de la nature humaine »


David Thomas

Comment décidez-vous qu’à un moment donné, vous avez un recueil achevé ?

L’échéance. Comme je suis un anxieux et que je déteste être pressé, je m’arrange pour ne pas avoir à « cravacher » sur la fin. Pour les mêmes raisons j’ai toujours 30 ou 40 % de textes en plus que nécessaire pour faire le recueil. Ensuite j’imprime tous les textes, pousse les meubles de mon salon, pose les feuilles par terre, en cercle, et me mets au milieu. Puis je compose le livre. En pleins et déliés. Un texte grave (ou désespéré), suivi d’un autre plus léger. Deux, trois, cinq textes masculins, puis un féminin, etc.

Diriez-vous que vous êtes sarcastique, que votre humour est noir ?

Il y a dans le sarcasme quelque chose de méprisant, de moqueur dans lequel je ne me reconnais pas. J’essaye simplement de montrer ce qu’il y a de parfois ridicule, absurde et décalé chez nous tous. Mais, oui, j’aime l’humour noir, parce que je considère le désespoir et le rire comme les deux traits les plus intéressants de la nature humaine. Le désespoir parce qu’il est l’ultime refus du réel, au-delà, soit on se tue, soit on s’en accommode, soit on tente de le modifier, il peut donc être un moteur. Et le rire parce qu’il est un réflexe de survie et qu’il est la manifestation la plus puissante du désir de vivre. Il nous rappelle « qu’il faut tenter de vivre » comme l’écrit Valéry dans Le Cimetière marin.

Comment avez-vous choisi ce titre sartrien, Partout les autres ?

 Il m’est tombé sur la tête comme la pomme d’Isaac Newtonet je l’ai gardé parce que je trouve qu’il synthétise assez bien ce que je fais depuis presque quinze ans. Il ne signifie pas simplement qu’on est seul dans la multitude mais aussi et surtout que nous n’avons pas d’autre choix que de composer avec les autres, sans qui nous ne sommes rien. On peut vivre en ermites, les autres seront toujours en nous, dans nos têtes. Ils sont la source de nos joies, de nos triomphes, de nos emmerdes, de nos déceptions, de nos peines, de nos névroses ou de notre bonheur. On se fait, se construit, par, contre, pour, avec… les autres.

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On retrouve vos thèmes, le couple, l’usure, l’ennui, le sentiment d’absurdité, etc. Avez-vous l’impression de presser toujours les mêmes fruits ?

Je ne sais plus quel écrivain, à qui on reprochait d’écrire toujours le même livre, répondait : « C’est normal que vous ayez ce sentiment, c’est toujours moi qui les écris ». Le fruit que vous évoquez, c’est moi, tant qu’il donne du jus je continue. Mais reproche-t-on à un vigneron du Bordelais de faire toujours le même vin (car avec la même vigne) et de ne pas se diversifier dans la limonade ou dans l’eau-de-vie de rillettes ? Ou à Pierre Soulages d’être resté dans le noir lumineux plutôt que de proposer du figuratif coloré ?

Une chose qui frappe chez vos personnages, c’est la résignation. Ils ont la même existence merdique et répétitive que nous tous, mais soit ils s’en satisfont, soit ils accentuent le problème d’eux-mêmes…

Oui, souvent, ils ne luttent pas contre le courant. C’est vain. Parfois, effectivement je leur fais accentuer le problème mais c’est justement pour montrer combien c’est absurde et ridicule de le faire. N’oubliez pas que certains de mes personnages sont des crétins notoires, ou pour la plupart, des gens ordinaires ou moyens qui s’arrangent avec leurs illusions. Je suis un écrivain des petites faiblesses humaines.


PARTOUT LES AUTRES, DAVID THOMAS
L’Olivier, 208 p., 18 €

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