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De quoi le sacre de la bande dessinée est-il le nom ?

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Publié le

6 septembre 2017

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BLevet-Web

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Elle est partout ! Elle a ses festivals, ses prix, ses critiques dans la rubrique « livres » des magazines, ses journées d’étude universitaires. Son empire ne connaît pas de bornes, elle embrasse tous les registres : BD historique, biographique, BD de sciences humaines, BD-reportage. Les grands classiques de la littérature et de la philosophie se voient retraduits dans la langue du dessin et des bulles. Elle pénètre l’enceinte des écoles – en 2016, vingt-huit titres de bande dessinée figuraient dans la « liste de référence des œuvres de jeunesse » des classes de CM1, CM2 et 6e. Elle investit les musées et, last but not least, qu’a-t-on envoyé en guise de cadeau d’anniversaire à l’astronaute Thomas Pesquet encapsulé dans l’espace ? Une bande dessinée.

 

Elle est partout. Et elle est intouchable. L’unanimité règne autour de ce médium que l’on pare de toutes les grandeurs et vertus. Refuser de ratifier béatement le verdict universel, interroger la légitimité de son introduction à l’école, remettre tout simplement la bande dessinée à sa place, c’est ipso facto se rendre suspect et signer son appartenance au camp des crispés, des frileux, bref des réactionnaires. Et pourtant, certaines questions mériteraient d’être posées : que dit de nous, de notre présent, cette promotion et cette extension infinie du domaine de la bande dessinée ? Que nous arrive-t-il pour que ce mode d’expression devienne à ce point envahissant ?

Il n’est pas fortuit que les baby-boomers aient été les premiers acteurs de son sacre. La bande dessinée va de pair avec la patinette, elle est accordée à cette génération qui s’était promis, aux alentours de mai 1968, de ne jamais vieillir

Cessons de nous voiler la face : si nous sommes devenus si friands de bandes dessinées, c’est que nous devenons de moins en moins capables de lecture linéaire, avec ce qu’elle exige de temps, d’efforts, de patience, d’application.

Le support ne doit pas nous égarer, la bande dessinée appartient à la civilisation de l’image, et non du livre. Les facultés et les dispositions que la lecture d’une bande dessinée sollicite ne sont pas celles que requiert la lecture d’un texte écrit et seulement écrit, où l’esprit est l’unique souverain. Descartes ne se livre pas sans patience, sans effort, sans douleur. Lire Le Rouge et le Noir ou Guerre et Paix et se les voir raconter sous la forme de dessins et de bulles sont deux pratiques incommensurables. Il est faux, et fallacieux, de prétendre que la lecture de BD est une première étape vers la lecture d’œuvres litté- raires ou philosophiques.

La bande dessinée s’adresse à l’homme pressé

Elle est un phénomène et un produit de la société de consommation. Elle satisfait pleinement aux exigences du consommateur qui réclame, incontinent, des produits toujours nouveaux, frais, faciles à appréhender et à digérer. Elle s’adresse à l’homme pressé. « Le temps de lecture moyen est très court », reconnaissent ses adulateurs. Le rapport à la BD est un rapport d’immédiateté, « il suffit souvent de simplement ouvrir l’album, de le feuilleter, pour s’apercevoir s’il va nous convenir ou non» (Daniel Picouly).

Si la bande dessinée ne doit en aucune façon pénétrer l’enceinte de l’école, c’est précisément afin de soustraire les futurs adultes à cette logique consumériste, de former et de cultiver ces facultés dont ils ont besoin pour lire et savourer Balzac ou Kant, mais non moins pour acquérir un véritable savoir historique ou scientifique. Au reste, les élèves sont de plainpied avec la bande dessinée, elle appartient à leur monde, elle leur est familière, l’école doit les dépayser. Elle ne demeurera émancipatrice qu’aussi longtemps qu’elle leur permettra de vérifier qu’ils ne sont pas assignés à résidence dans l’étroitesse de leur moi et de leur prétendue culture.

L’argument du sauvetage des classiques par la bande dessinée est un odieux alibi. Pour devenir BD, l’œuvre doit subir une opération de toilettage, elle doit être réécrite, condensée, rendue ludique souvent. Les Misérables ou Le Banquet en bande dessinée sont des produits frelatés. Hannah Arendt avait anticipé ce moment où la société de consommation aux « appétits gargantuesques » « pillerait le domaine de la culture passée et présente », avec pour conséquence, non pas de répandre les grandes œuvres de l’esprit dans le peuple mais de dégrader celles-ci, voire de les détruire. Elle pressentait en outre que l’industrie du loisir pourrait avancer d’autant mieux masquée qu’il se trouverait « des intellectuels dont la fonction serait d’organiser, diffuser et modifier les œuvres de culture avec pour office de persuader les masses qu’Hamlet peut être aussi divertissant que My Fair lady ». Et ils sont légion. « C’est une œuvre, je n’ai pas peur de le dire, de salut public », claironnait Luc Ferry lors du lancement de sa collection de bande dessinée, La Sagesse des mythes.

Et Arendt de conclure sur une question qui devrait autrement nous tourmenter :

« Bien des grands auteurs du passé ont survécu à des siècles d’oubli et d’abandon, seront-ils capables de survivre à une version divertissante de ce qu’ils ont à dire ? »

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