Skip to content

Débat : Pierre de Lauzun, François de Lacoste-Lareymondie : Sortir de l’euro, est-ce possible et à quel prix?

Par

Publié le

15 mai 2019

Partage

[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1557906964474{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]

En 2017, Marine Le Pen, candidate à l’élection présidentielle, proposait de sortir de l’euro. Aujourd’hui, elle continue de critiquer la monnaie unique mais n’en demande plus la sortie. Cela signifie-t-il qu’il ne soit pas possible d’en sortir sans graves dommages? Pour y répondre, nous avons interrogé deux spécialistes du système bancaire : Pierre de Lauzun, haut-fonctionnaire émérite, économiste, essayiste et ancien délégué général de l’Association Française des Marchés Financiers; et François de Lacoste-Lareymondie, haut-fonctionnaire émérite, ancien secrétaire général du groupe CIC et ancien membre du directoire du Fonds de Garantie des Dépôts et de Résolution.

 

Si un homme politique français décidait de sortir de la zone euro, comment devrait-il procéder ?

 

Pierre de Lauzun : Si un homme politique français prenait une telle décision, c’est parce qu’il aurait été élu sur ce programme. Dès son élection, on saurait donc, sur les marchés financiers, qu’un changement de monnaie est à l’ordre du jour. Or, entre le moment où celui-ci est annoncé et celui où il devient effectif, il s’écoule un certain temps qui ouvre la porte à toute forme de spéculation, notamment celle qui émane des simples citoyens, lesquels anticiperont une dévaluation probable de ce nouveau franc par rapport à l’euro et placeront, de ce fait, leur épargne à l’étranger. En effet, rien ne les empêche de transférer leur argent en Allemagne ou ailleurs dans la zone euro. C’est l’affaire d’un simple virement à la portée de tous. Il s’ensuivra une fuite des capitaux que seul un contrôle des changes terriblement compliqué à mettre en œuvre pourrait empêcher.

 

Lire aussi : L’éditorial de Jacques de Guillebon : Guerre civile mondiale

 

François de Lacoste-Lareymondie : La temporalité d’une telle opération est en effet un élément capital. Pour la comprendre, il faut s’arrêter sur plusieurs points de passage obligé. D’abord une sortie de l’euro signifie en réalité une sortie de l’UE car le traité de Maastricht ne prévoit aucune clause de sortie, de sorte qu’on ne peut quitter la zone euro sans quitter en même temps l’UE. Il faudrait donc invoquer l’article 50 du traité sur l’Union européenne, comme l’ont fait les Britanniques. Quand on voit la difficulté du Brexit, ça laisse songeur… Or une sortie de la zone euro ajouterait à la sortie de l’UE une épaisse couche de complexité dans la négociation à cause de l’existence de la BCE et du caractère aujourd’hui communautaire de la tutelle des banques et des marchés financiers. Le second point est d’ordre constitutionnel: quand on a ratifié le traité de Lisbonne en 2008, on a ajouté l’article 88-1 de la Constitution selon lequel « la France participe à l’UE ». Il faudrait donc réviser également la constitution pour supprimer cet article, faute de quoi toutes les lois qui seraient votées pour organiser la sortie seraient déclarées inconstitutionnelles. D’où une première conclusion importante : nous ne pourrions pas le faire « à la hussarde »!

 

Il a pourtant été question d’une sortie de la Grèce de la zone euro en 2015 : le gouvernement grec avait d’ailleurs limité les retraits bancaires pour éviter la fuite des capitaux.

 

Lacoste-Lareymondie : Si les Grecs ne sont pas sortis de la zone euro en 2015, c’est évidemment en raison du poids de leur dette publique : le pays aurait été immédiatement mis en défaut, ne pouvant plus honorer ses échéances et se serait trouvé dans la main de ses créanciers internationaux. C’est aussi à cause de la spéculation des épargnants grecs qui ont fait sortir leurs capitaux du pays. La classe dirigeante grecque avait déjà expatrié ses capitaux mais lorsque l’hypothèse du « Grexit » a été sérieusement évoquée, la classe moyenne l’a suivie, entraînant une hémorragie de capitaux.

 

Lire aussi : L’éditorial de Benoît Dumoulin : L’Europe tu l’aimes donc tu la quittes

 

Lauzun : Oui, le contrôle des changes suppose le rétablissement d’une autorisation préalable pour transférer des capitaux à l’étranger, ce qui, compte tenu du niveau actuel de transactions, serait matériellement impossible à mettre en œuvre. Il faudrait contrôler des milliards de transactions qui seraient suspendues avant que Bercy ne les autorise, imaginez la gêne pour la population! Quand le contrôle des changes était effectué, avant la mise en place de l’euro, il concernait les transactions importantes vers des devises étrangères, à partir d’un certain seuil. Mais comment le faire pour toutes les transactions à l’intérieur d’une même monnaie ? Car même si la France quittait l’euro, celui-ci continuerait à subsister dans les autres pays de la zone vers lesquels les citoyens français voudraient placer leur épargne. Comment les en empêcher?

 

Lacoste-Lareymondie : Avant la monnaie unique, pour changer sa monnaie contre des devises, il fallait passer par une banque. Il suffisait alors aux organismes de contrôle des changes de superviser les transactions des banques. Aujourd’hui, il serait très difficile de restaurer un contrôle des changes parce que nous n’en avons plus les outils administratifs: il y a longtemps qu’ils ont été démantelés. En outre les moyens informatiques permettent désormais à n’importe qui d’opérer instantanément grâce à internet; or il est très difficile de contrôler les transactions sur internet.

 

le législateur français peut décider que les contrats conclus en France et soumis au droit français seraient désormais libellés en franc et non plus en euro. Instantanément, cela convertirait tous nos salaires, les prix, les comptes bancaires et la dette publique française. Mais les deux tiers de notre dette publique sont détenus par des acteurs étrangers

 

Comment effectuer le basculement des comptes des euros vers les francs ?

 

Lauzun : Il faudrait viser un certain nombre de comptes et de transactions, celles situées en France, et décider d’autorité de les libeller en franc en lieu et place de l’euro. La dette publique, par exemple, pourrait très bien être libellée en franc. Juridiquement, il y a une base solide pour défendre cette opération. Cependant, elle serait contestée par certains porteurs étrangers devant leurs propres tribunaux et on irait au-devant de graves contentieux. En revanche, la dette d’entités françaises, par exemple les grandes entreprises ayant emprunté sous droit anglo-saxon, resterait, quant à elle, libellée en euro. La contrepartie de cette dette augmenterait donc au passif de ces entreprises, en raison de la dévaluation du franc par rapport à l’euro. En même temps, les actifs de ces entreprises à l’étranger se valoriseraient, ce qui ne permet pas d’en tirer des conclusions dans un sens ou un autre. Bref, la conversion n’est pas simple mais pas infaisable, si on accepte le risque des contentieux devant les juridictions étrangères.

 

une sortie de l’euro signifie en réalité une sortie de l’UE car le traité de Maastricht ne prévoit aucune clause de sortie, de sorte qu’on ne peut quitter la zone euro sans quitter en même temps l’UE

 

Lacoste-Lareymondie : Je suis moins optimiste que Pierre de Lauzun sur ce point. Sur le plan juridique, je suis d’accord, le législateur français peut décider que les contrats conclus en France et soumis au droit français seraient désormais libellés en franc et non plus en euro. Instantanément, cela convertirait tous nos salaires, les prix, les comptes bancaires et la dette publique française. Mais les deux tiers de notre dette publique sont détenus par des acteurs étrangers. Il est certain que les tribunaux américains feraient droit aux porteurs américains faisant valoir un préjudice au cas où leur créance, libellée en franc, perdrait de sa valeur, en raison de l’extraterritorialité du droit américain; ceux-ci pourraient même obtenir une saisie d’avoirs français pour se faire donner des garanties. Il est non moins certain que les créanciers des autres pays demanderaient à être traités de même, et l’obtiendraient.

 

Lire aussi : La vieille Angleterre humiliée par ses élites

 

Lauzun : En effet, il y a des clauses pari passu selon lesquelles le gouvernement s’engage à garantir le même traitement à tous les porteurs. Donc si on les accepte pour les porteurs américains, il faut les accorder à tous, à moins de se lancer dans une guerre juridico-financière avec les Américains et le reste du monde.

 

Vous pouvez décider cela mais cela déboucherait sur un conflit violent. Vous vous exposeriez à ce que les actifs français à l’étranger soient saisis, notamment aux États-Unis où beaucoup d’entreprises françaises ont des intérêts.

 

Lacoste-Lareymondie : De plus, nous émettons tous les ans entre 350 et 400 milliards d’euros de dette. En effet, contrairement au discours complaisamment tenu par nos dirigeants, nous ne nous désendettons jamais (il faudrait être en excédent pour cela). Or, nous remboursons les dettes qui viennent à échéance en les remplaçant par l’émission de nouvelles dettes; à quoi s’ajoute évidemment la dette supplémentaire qui vient de nos déficits actuels. Si on entre en conflit avec les autres pays, on sera dans l’incapacité de refinancer notre propre dette parce que personne n’acceptera de nous prêter.

 

Mais ne pourrait-on pas faire comme les Russes en 1917, ignorer purement et simplement nos dettes ?

 

Lauzun : Vous pouvez décider cela mais cela déboucherait sur un conflit violent. Vous vous exposeriez à ce que les actifs français à l’étranger soient saisis, notamment aux États-Unis où beaucoup d’entreprises françaises ont des intérêts. Le problème de la Russie était différent car Lénine avait en interne la capacité politico-militaire d’accepter les conséquences d’une coupure totale du reste du monde et d’une entrée en conflit avec les Occidentaux.

 

Lacoste-Lareymondie : Oui, car la Russie vivait relativement en autarcie, ses actifs à l’étranger étant très faibles. Par contre, les porteurs d’emprunts russes n’étaient pas russes mais étrangers, notamment français, ce qui changeait la donne.

 

Finalement, il y aurait plus d’inconvénients que d’avantages à quitter l’euro…

 

Lauzun : Oui: ne pouvant plus emprunter sur les marchés financiers, on n’aurait plus le droit d’être en déficit. Ceux qui veulent sortir de l’euro sont en général ceux qui refusent les politiques d’austérité. Mais c’est absurde car si l’on sort de l’euro, il faut organiser une forme d’autarcie financière qui suppose un budget rigoureusement à l’équilibre sans aucun déficit. Aujourd’hui, le système européen permet d’emprunter des sommes importantes pour un taux d’intérêt anormalement bas. Ce ne serait plus le cas.

 

Lire aussi : A Bruxelles, le Brexit comme épiphanie de la crise

 

Lacoste-Lareymondie : Il faudrait donc diriger de force l’épargne des Français vers les emprunts d’État pour permettre à celui-ci de se refinancer. Cela existe de facto dans deux pays: au Japon où la dette est à 90 % détenue en interne, par des particuliers et des entreprises japonaises, et en Italie où elle l’est aux deux tiers. C’est pour cela que, dans le cas italien, pour s’en tenir à ce seul aspect des choses, une sortie de l’euro serait moins hasardeuse qu’en France.

 

Puisque l’on parlait tout à l’heure de la spéculation inhérente au temps s’écoulant entre la décision de quitter l’euro et le retour effectif au franc, comment estimez vous ce délai ? Est-il incompressible ?

 

Lacoste-Lareymondie: Pour passer à l’euro, sur un plan technique, il a fallu trois ans (1999- 2002). Il a fallu imprimer des billets et pièces en quantité suffisante pour fournir à nos concitoyens des moyens de paiement (on a encore besoin de cette monnaie fiduciaire) ; il a fallu modifier tous nos systèmes de paiement et d’échange interbancaire (virements, prélèvements, paiements par carte, etc.) ; il a fallu également mettre à jour tous les automates de paiement (plusieurs centaines de milliers) pour les adapter à la nouvelle monnaie ; enfin les particuliers et les entreprises ont dû changer ou adapter leurs logiciels comptables, de paie, etc. Mais, comme le rappelait Pierre de Lauzun, à la différence du passage à l’euro où les anciennes monnaies disparaissaient, en cas de retour au franc l’euro continuera à exister non seulement à l’étranger mais même en France pour les transactions avec les autres pays de la zone euro. Il faudrait donc, en plus, être capable de discriminer les deux monnaies, ce qui compliquerait un peu plus les systèmes. Ce serait donc une mécanique industrielle lourde et coûteuse à réaliser en amont.

 

Lauzun : Effectivement, il n’y a aucune symétrie avec le passage à l’euro car en cas de passage au franc, l’euro subsisterait comme monnaie mondiale majeure. Le problème serait différent s’il y avait une décision collective des dix-neuf pays de la zone euro de dissoudre l’euro. C’est le seul cas envisageable et raisonnable pour sortir de l’euro, même s’il y aurait toujours des problèmes de spéculation mais vers le mark cette fois-ci.

 
 
 

Propos recueillis par Benoît Dumoulin

 
 
 

 

L’euro, la magie pour les nuls

 

Aux dires de ses détracteurs, l’euro serait une « religion ». C’est lui faire trop d’honneur : sa création relèverait plutôt de la pensée magique. La magie, cette croyance spontanée en la toute-puissance des formules et des symboles. Dès sa conception, cette monnaie fut investie des plus grands pouvoirs : par sa simple existence elle devait harmoniser les économies nationales, naîtrait ensuite l’Europe politique, dernière étape avant l’émergence des ÉtatsUnis d’Europe. Son avènement permettrait de transcender l’histoire, la géographie, la démographie, l’anthropologie. Seulement, la magie a ses raisons que la technocratie ne connaît pas. Ainsi, la princesse qui devait se muer en colombe se voit soudain changée en truie ! Les rires fusent dans l’assistance. Pour les amateurs de grosses farces, la mise en œuvre de l’euro rapportée à son projet initial, est une intarissable source d’effets comiques : l’euro devait assurer la convergence des économies et voilà qu’elles divergent comme jamais !

 

La sécession en revanche fait aujourd’hui florès : départ du Royaume-Uni, secessio plebis en France dont l’épisode des « gilets jaunes » n’est que prémices, dissidence du groupe de Visegrad ; quant au vieux couple franco-allemand, adepte du sadomasochisme et du viol conjugal, il rompra tôt ou tard.

 

Sa mission était de « contenir » l’économie allemande et nous lui découvrons les vertus défensives d’une nouvelle ligne Maginot ! Ce halo d’irrationalité qui cerne la politique de la monnaie unique est devenu très perceptible au point d’inquiéter jusqu’ aux États-Unis. Ainsi l’économiste Ashka Mody, auteur de Euro tragedy, élu livre de l’année 2018 par l’association des éditeurs américains, parle de « bulle cognitive » dans laquelle se seraient enfermés les dirigeants européens. « Votre Europe, si elle voit le jour, commencera par une guerre de Sécession », croyait prophétiser Malraux. C’était fort exagéré : de guerre, il n’y aura plus, les nations vieillissantes répugnant au conflit armé. La sécession en revanche fait aujourd’hui florès : départ du Royaume-Uni, secessio plebis en France dont l’épisode des « gilets jaunes » n’est que prémices, dissidence du groupe de Visegrad ; quant au vieux couple franco-allemand, adepte du sadomasochisme et du viol conjugal, il rompra tôt ou tard. L’Europe se présente chaque jour davantage comme un vaste territoire offert à la découpe. Nous devinons que ce charcutage s’opérera en faveur des Chinois et dans la meilleure humeur.   

François Gerfault

[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest