Et de fait, c’est dans cet esprit-là qu’il sortait du métro porte de Vanves, à deux pas des Puces du même nom, savourant les picotements de l’air froid et l’odeur âcre des marrons brûlés vendus à la sauvette – lorsqu’il aperçut au loin Lucien et Chantal de S. qui arrivaient par le boulevard Brune. E. hésita un instant à redescendre en catimini l’escalier du métro, mais une noria de grosses dames en boubous montant en sens inverse, les bras chargés de paquets ou de moutards vagissants, lui interdisait toute manœuvre de repli.
E. hésita un instant à redescendre en catimini l’escalier du métro, mais une noria de grosses dames en boubous montant en sens inverse, les bras chargés de paquets ou de moutards vagissants, lui interdisait toute manœuvre de repli.
Il se résigna donc à faire contre mauvaise fortune bon cœur et feignit la surprise en allant serrer la main de son vieux copain Lucien, non sans s’être incliné au préalable devant son irascible moitié.
– Tiens! Quel bon vent vous amène ? Sans trop y croire, E. espérait encore secrètement qu’ils n’étaient pas là pour « faire les puces », et qu’il ne les aurait pas sur le dos pendant toute la matinée.
– Oh, mon cher E., je crois que nous allons au même endroit! gloussa Chantal avec un mauvais sourire – comme si le déplaisir qu’elle éprouvait à le croiser se trouvait compensé par le bonheur de gâcher sa partie de chine hebdomadaire.
– Ah! Voilà une bonne nouvelle… Et vous venez souvent ici?
– Jamais! Mais vous en parliez avec tellement d’enthousiasme chez Mathilde l’autre soir que nous nous sommes dit, moi et Lucien, que ce serait amusant d’essayer pour voir…
– Jamais! Mais vous en parliez avec tellement d’enthousiasme chez Mathilde l’autre soir que nous nous sommes dit, moi et Lucien, que ce serait amusant d’essayer pour voir…
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– Eh bien, quel heureux hasard ! grommela E. en songeant au conseil avisé de son grand-père, qui répétait qu’il ne faut jamais révéler où l’on a eu une paire de bécassines ou un panier de girolles.
– Alors donc, c’est ici que vous venez vous distraire le samedi matin?
– Bof, je m’amuse de moins en moins, à vrai dire ! Non que je sois lassé… mais je dois avouer que ça ce n’est plus ce que c’était… Du reste, j’ai bien peur que pour vous, ça ne soit pas drôle du tout.
– Décidément, vous êtes indécrottable ! Même ici, vous allez nous dire que c’était mieux avant!
– Ma chère Chantal, je ne vais pas mentir effrontément et vous dire le contraire juste pour éviter le qualificatif infamant de réac, que par ailleurs j’assume volontiers, et que vous continuerez de me décerner de toute façon… Mais de fait, la Chine est un exemple frappant des mille manières dont s’y prend la modernité pour gâcher jusqu’à nos petits bonheurs quotidiens.
La Chine est un exemple frappant des mille manières dont s’y prend la modernité pour gâcher jusqu’à nos petits bonheurs quotidiens.
– Par exemple ?
– J’ai l’embarras du choix, puisqu’elle se manifeste sur tous les fronts à la fois. Mais je pourrais évoquer en particulier le tourisme de masse, notamment asiatique…
– Héhé ! La Chine aux Chinois, ça devrait vous plaire !
– Pas quand ils envahissent le terrain de chasse, raflent tout le gibier intéressant et surpaient le moindre rogaton en provoquant une véritable flambée des prix ! Résultat, on paie aujourd’hui dix euros ce qu’on payait dix francs il y a quinze ans, et encore, on est bien content d’avoir trouvé quelque chose. Mais le pire, c’est peut-être l’effet internet, qui permet au touriste le plus inculte pourvu d’un smartphone de savoir en une fraction de seconde, et encore moins avec la 5G, ce qu’il a sous les yeux, et combien ça a été vendu au cours des dernières semaines à Barcelone ou à Pretoria…
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– En un mot, même ici, vous êtes du côté du modèle Amish ! On dit pourtant qu’il faut se méfer des faux Amish! Conclut Chantal, qui aimait à faire voir combien elle avait d’esprit.
– Et puisque nous sommes dans le calembour exquis et qu’il est temps d’y aller, permettez-moi d’ajouter, ma chère, que c’est par ici qu’on arrive à pied à la chine ! »





