Même Arte, qu’on ne soupçonnait pas au départ de vouloir copier ses moins nobles concurrentes, a fini par se ranger à cette nouvelle norme : le documentaire-teaser. C’est sûrement un truc qui a été inventé pour vous empêcher de zapper : tous ces documentaires modernes agissent comme des goulots d’étranglement, où c’est votre capacité de concentration qui est ciblée, stimulée artificiellement.
Une volonté constante de retenir votre attention avec des phrases-chocs, un festival de plans pour ménagères, soulignés par des bruitages de films hollywoodiens, infrabasses de fêtes foraines et surexpositions liquoreuses héritées des Dessous de Palm Beach… aujourd’hui, un documentaire ou une « émission de société » ne commence jamais vraiment.
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Ou plutôt, si : ce ne sont que d’immenses prologues, montés comme des bandes annonces, avec toujours cette promesse qu’on va bientôt rentrer dans le vif du sujet, qu’on va bientôt enfin étreindre notre thème. Sauf que cela ne vient jamais. Cette nouvelle mode de montage, on pourrait l’appeler le « cockring cut ». Un moyen bien connu pour retarder l’éjaculation. Pour faire croire à une bombance continue, lorsqu’il n’y a que du vide. Que les mêmes plans filmés par les mêmes drones, parce que ça fait stylé. Que les mêmes commentaires ânonnés par des voix glabres comme si elles s’adressaient à des trisomiques.
Quel que soit le sujet, c’est toujours la même chose : une forme qui vous empêche toute mise à distance, toute réflexivité, en refusant justement la proximité des corps, la proximité des paroles. Les documentaires d’aujourd’hui sont l’inverse d’une recherche de la vérité, ils sont la mise en scène du faux, le déploiement d’un simulacre d’information sans cesse reconduit à travers les mêmes stimuli, les mêmes réflexes opératiques, le même parasitage de signal. Bernard de la Villardière, mèche graisseuse au vent, l’a bien compris, c’est sans doute un des premiers à avoir importé en France ce mode de montage typiquement américain.
Bernard de la Villardière, mèche graisseuse au vent, l’a bien compris, c’est sans doute un des premiers à avoir importé en France ce mode de montage typiquement américain
Nous avions pourtant dans notre beau pays une solide expérience du documentaire. Il suffit de passer quelques temps sur la chaîne YouTube de l’INA pour s’en apercevoir et pour prendre toute la mesure de la régression. Ici, un reportage saisissant sur le métro dans les années 80, véritable plongée poétique et crasseuse dans les entrailles de la société parisienne, où on laisse volontiers leur place au silence, aux regards hantés, aux poses contemplatives.
On avait encore pour nous cette science du découpage qui était celle de Georges Franju dans Le Sang des Bêtes : n’importe quel documentaire du service public se permettait encore de poétiser, d’écrire son texte, de mettre en regard d’audacieuses correspondances, purement visuelles, voire géométriques. De laisser parler les images, tout simplement.
Aujourd’hui nos documentaires ressemblent davantage à des attractions bien huilées, à des montagnes russes bien mornes : on nous promet un sujet choc, et c’est le reportage tout entier qui se met à ressembler à une publicité pour lui-même. Terrifiante mise en abyme de ces « docus à suspense » qui n’ont rien à vendre à part leur absence totale de forme, systématiquement remplacée par un discours vociférant, systématiquement stabiloté de toutes part par un montage démonstratif qui vous dispense de penser.





