Reflets dans un œil d’or : une pupille dans laquelle apparaît lentement l’image d’une ville futuriste, baignée dans une fumée ocre, barrée par un horizon où s’alignent des pyramides en acier étincelantes. Des voitures volantes entrent dans le champ puis s’éloignent en vrombissant, tandis qu’au loin des torchères industrielles crachent un feu lourd de cendres. Tout le monde connaît ce plan d’ouverture légendaire de Blade Runner, qui doit certainement autant à la vision de Ridley Scott qu’au talent de son directeur des effets spéciaux, Douglas Trumbull.
À l’heure des effets numériques tout-puissants, la mort du californien nous rappelle à quel point le cinéma qu’on aime était d’une autre trempe, quelque part entre l’art forain et la science optique. À ce croisement précis, on trouve tout un tas d’ingénieurs, d’artisans, de savants fous qui ont contribué à enrichir Hollywood et à créer la légende de certains films culte. Douglas Trumbull est surtout connu pour ses travaux sur 2001, l’Odyssée de l’Espace et sur Blade Runner : et pour cause, ces deux films phares de la science-fiction, respectivement sortis en 1968 et en 1982, peuvent se targuer de n’avoir absolument pas vieilli plus d’un demi-siècle après.
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Quel film de SF de ces dix dernières années peut se vanter de la même chose ? Certainement pas les marvelleries et autres bouillies numériques, déjà ringardisées le jour de leur sortie. Pourtant Trumbull n’est pas Ray Harryhausen, loin s’en faut. Magicien de l’image, certes, mais il l’est par le truchement des sciences dures et n’hésita jamais à avoir recours aux technologies les plus avancées. Sa dernière collaboration en date, c’est le teaser de la série Rings of Power, une adaptation des premières sagas de Tolkien conçue pour Amazon Prime. Un déploiement d’effets spéciaux « en dur » à la beauté subjuguante qui travaille sur les couleurs et sur les textures. Une séquence testamentaire, presque abstraite, pour une carrière longue de 60 ans.
De la NASA à Spielberg
Douglas Trumbull fait ses armes au début des années 60 dans le film publicitaire, au sein de la société GraphiFilms qui sous-traite certaines commandes de la NASA. Il réalisera à ce titre To the moon and beyond, ode au voyage spatial qui servira de bande démo à l’agence fédérale pendant la Foire internationale de New York. Ce tremplin permettra au jeune homme d’être remarqué par Stanley Kubrick, alors en pleine pré-production de son pharaonique projet de space opera.
Si Douglas Trumbull avait l’âme d’un ingénieur, il ne vivait que pour la mise en scène : ses effets spéciaux sont avant tout des propositions scénographiques, des visions d’artistes
À seulement 23 ans, Trumbull expérimente, cumule les procédés et bricole plusieurs séquences de génie, avec un savant mélange de technique et d’inspiration visionnaire. L’ahurissante séquence finale de la « porte des étoiles », alpha et oméga du trip psychédélique (Trumbull, pourtant, dira toujours avoir soigneusement évité la drogue, à une époque où elle inondait le tout-Hollywood), restera dans les annales en inventant une forme. Celle du « travelling métaphysique », pillée ensuite par des générations de cinéastes. La patte Trumbull, c’est précisément ça : savoir prendre le nécessaire de chaque technique, puis les mélanger, effacer leurs contours au profit du cinéma pur. Si Douglas Trumbull avait l’âme d’un ingénieur, il ne vivait que pour la mise en scène : ses effets spéciaux sont avant tout des propositions scénographiques, des visions d’artistes.
Le trucage comme art
Ainsi, ses séquences les plus célèbres relèvent toujours d’une esthétique du dévoilement, d’un sense of wonder rarement égalé : la lente découverte du Mothership de Rencontres du Troisième Type, moment de bravoure du cinéma de SF qui fonctionne uniquement sur ce qui n’est pas montré, sur le suggéré et sur un parasitage lumineux réglé comme une partition musicale. Sans doute le climax de la carrière de Trumbull, alors parfaitement en phase avec un Spielberg également au sommet de son art, magnifié par des mouvements d’appareil giratoire pour lesquelles une caméra fut spécialement conçue. Sans oublier bien sûr la ville futuriste de Blade Runner, ce Los Angeles baroque qu’on découvre grâce à des mouvements de grues opératiques lorsque les spinners prennent de l’altitude.
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Trumbull avait le sens de l’émerveillement et pouvait susciter l’adhésion totale à son univers avec une simple maquette éclairée en contre-jour. Las, Hollywood gratifie rarement les techniciens et les rêveurs. Déjà à l’époque, on préfère les yes man. Lorsque Trumbull passe derrière la caméra pour réaliser Silent Running ou Brainstorm, les deux films sont sortis en catimini par des studios frileux, effrayés par leur caractère dépressif et quasi-intimiste.
Traumatisé par la mort brutale de son actrice Nathalie Wood, la star de West Side Story retrouvée noyée au large de Santa Catalina dans des circonstances suspectes, Trumbull abandonnera sa carrière de metteur en scène et se refugiera dans ses marottes techniciennes – à commencer par l’invention d’une caméra capable d’enregistrer à 60 images/seconde, qui sera utilisée dans certaines installations de cinéma dynamique pour les parcs à thème Universal Studios.
Comme dans le film de 1968, le trucage n’est pas tant un « effet » qu’une installation visuelle et sonore invitant à la méditation
Parmi ses faits d’armes plus récents on lui doit les séquences cosmogoniques de Tree of Life, le chef d’œuvre nostalgique de Terence Malick, réalisées entièrement à l’aide de photographies et de trucages optiques – et qui mettent à l’amende n’importe quel effet numérique récent. Une séquence réalisée gratuitement, pour l’amour de l’art, qui fait écho à celle de 2001. Comme dans le film de 1968, le trucage n’est pas tant un « effet » qu’une installation visuelle et sonore invitant à la méditation.
« Un film entier est un effet spécial », dira Trumbull, qui prônait une conception holistique du cinéma et refusait de voir les savoir-faire se segmenter (ce qui est probablement le drame du cinéma hollywoodien d’aujourd’hui) tout comme il refusait de considérer les effets spéciaux comme une simple « partie technique ». Pour Trumbull, le moindre éclairage est un effet spécial et doit concourir à un seul but : élaborer un langage cinématographique à partir d’intuitions artistiques pures. Avec toujours cette nécessité de voir un miracle se produire sur le plateau, bien loin des tristes fonds verts qui sont la norme aujourd’hui.





