Spike Lee et son jury de peigneuses de culs ont beau avoir donné la Palme d’or de l’opportunisme idéologique à l’arnaque Ducournau (on tremble déjà devant la marée noire de films d’horreur genderfluid que cette sinistre « consécration » va engendrer), ils se sont tout de même fendus d’un très discret prix du scénario pour le dernier opus de Ryusuke Hamaguchi, Drive my car. Un lot de consolation pour un film qui brille pourtant par sa maîtrise et sa mise en scène : à côté, le vilain Titane de Ducournau ressemble à une glaire sur pellicule.
Les deux films ne sont pas si éloignés qu’on pourrait le penser : là où Ducournau se réclamait pompeusement de Cronenberg (estimant sûrement qu’il suffit de filmer une strip-teaseuse embrochée sur un levier de vitesse pour mériter le label « body horror »), Drive my car entretient une relation bien plus intime avec Crash, chef-d’œuvre du maître canadien : ainsi, la première partie du film s’attache à décrire le quotidien apathique d’un couple en déshérence, marqué par le deuil et incapable de rétablir le dialogue. L’homme est un dramaturge réputé, la femme une scénariste télé : tous les deux appartiennent à une upper class de créatifs désœuvrés, exactement comme les protagonistes de Crash, et sont habités par un néant qui efface les contours de leur être. Un couple peu à peu dissous dans la morosité citadine, à l’image de ces bretelles d’autoroute désertes et de ces zones aéroportuaires sans âme qu’ils semblent traverser indéfiniment (là encore, l’aéroport comme « zone limite » de la cité est une figure récurrente de Crash).
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Dans son très long pré-générique (45 minutes !), Hamaguchi prend tout son temps pour étudier la mécanique grippée du couple, suggérant la solitude et le malaise par une science éprouvée du hors-champ. Lorsqu’intervient la mort de l’épouse, on comprend que le film peut enfin commencer : un film sur le travail du deuil, bien sûr, et sur la réappropriation de ses sentiments, de son existence, qui doit forcément passer par autrui… d’où le « Drive my car » du titre, qui sonne comme une invitation à la confiance. En fait, Drive my car est un hommage à la prothèse, à l’acceptation de l’autre comme continuité de soi.
Là où Cronenberg évoquait le fétichisme, Hamaguchi évoque toutes les prothèses possibles du sentiment : la création, l’amitié ou l’amour désintéressé. Le héros de son film, Y?suke Kafuku, quitte donc Tokyo pour Hiroshima, à l’occasion d’une résidence d’artiste pendant laquelle il doit monter sa version d’Oncle Vania. Au travail méticuleux de la mise en scène se surimpressionne le labeur tout aussi pointilliste du deuil et de l’acceptation de sa culpabilité : Oncle Vania devient peu à peu l’interface par laquelle Kafuku examine ses propres dysfonctionnements, tout en discourant avec la jeune chauffeuse qui le prend en charge quotidiennement dans ses déplacements à Hiroshima.
Là se tient tout le propos, magnifique, de Drive my car : on ne peut vivre sans effectuer constamment cette passation, cette transmission aveugle, et on doit la réaliser même si on n’en comprend pas totalement les termes, même si la vision d’ensemble nous dépasse
Subtilité de taille, le dramaturge Kafuku est un spécialiste des mises en scène à langues multiples, chaque acteur jouant son rôle dans sa langue d’origine. Un théâtre babélien, pourrait-on dire, qui a le mérite de plonger chaque protagoniste dans la solitude (puisqu’il ne comprend pas son interlocuteur) tout en l’intégrant à un système plus grand. Un système qui repose donc entièrement sur une confiance aveugle en l’autre. Là se tient tout le propos, magnifique, de Drive my car, qui culmine lors du monologue poignant d’un jeune acteur au destin tragique : on ne peut vivre sans effectuer constamment cette passation, cette transmission aveugle, et on doit la réaliser même si on n’en comprend pas totalement les termes, même si la vision d’ensemble nous dépasse : un message d’amour bouleversant, incarné à merveille par tous les seconds rôles du film.
Hamaguchi, se réclamant ici ouvertement de Kiarostami, installe définitivement sa maîtrise des passions et des blessures secrètes, auscultant avec humilité et profondeur les moindres changements et les plus petites permutations de caractère chez ses personnages – comme chez ses acteurs, tous dirigés de main de maître et d’une authenticité à couper le souffle. Une palme d’or, une vraie.





