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Diabolisation, piège à con ? Durant quarante ans, la vie politique et intellectuelle française a été paralysée par un jeu pervers où chacun croyait gagner à perdre : la gauche triangulant la droite par l’extrême droite, personne n’avait à se préoccuper des véritables problèmes, ni même à songer à les régler. Mais la trinité satanique commence à branler. Enfin.
La diabolisation, jusqu’à très récemment, a permis au camp du Bien de conserver tranquillement une domination politique sans partage. Plus besoin de débattre avec l’adversaire, il suffisait de l’anathématiser, en diabolisant à la fois son discours et sa personne. C’est la reductio ad hitlerum théorisée par le philosophe allemand Leo Strauss, ou la gauche olfactive, chère à Élisabeth Lévy, qui hume les fragrances nauséabondes du diable dès qu’elle le peut, en prenant l’air faussement dégoûté de Tartuffe face au sein d’Elmire ; car, en fin de compte, la pestilence a rendu quelques services à cette gauche au nez délicat.
Comme tous les démons, Jean-Marie le Pen travailla pour le compte de Dieu.
Parmi ces diables, Jean-Marie Le Pen, premier Belzébuth du Politiquement Correct, en a incarné la figure paradigmatique presque trois décennies durant. Le Menhir, comme ses fans l’appellent affectueusement, semblable à Mitterrand, dont il apparaît le jumeau moral d’une époque qui a désagrégé la politique en la transformant en farce, n’a cessé de jouer le jeu de la diabolisation à grand renfort de blagues douteuses et de « point de détail » pour satisfaire à la fois la « gauche divine », avec laquelle il travaillait de concert, et une extrême droite ravie d’être mise au piquet, position commode pour ceux qui désirent faire joujou plutôt qu’agir.
Le Diable en service commandé
Plus simplement, l’action du menhir en politique fut concomitante de celle de cette gauche pseudo-morale : trouver un diable et lier à lui des idées nobles qui, par capillarité, ne manqueraient pas d’être discréditées. Ainsi, c’est avec gourmandise que Jean-Marie mélangea la légitime inquiétude que générait l’immigration massive avec l’abject négationnisme, le combat contre la racaille et contre le nazislamisme avec la nostalgie de Pétain, rendant ainsi inaudible toute critique de la gauche, de l’immigration, de la racaille et de l’Islam radical, facilitant même la déferlante immigrationniste, la mise sous coupe réglée de cités entières par la racaille, et légitimant tranquillement un islam qui n’eut pas à s’occuper de sa part de ténèbres puisque les ténèbres des « heures les plus sombres » s’en prenaient à lui. Comme tous les démons, Jean-Marie le Pen travailla pour le compte de Dieu.
De ce point de vue, le FN canal historique n’aura été d’aucune utilité à la cause nationale ou identitaire, au contraire il en facilita la relégation aux marges du Styx ; idiot utile, sa mise hors champ du territoire de la politique française, a permis – le réel ayant la dent dure et le terrorisme islamique aidant – de faire émerger, avec vingt ans de retard sur les autres pays européens, une droite désormais décomplexée, qu’il est beaucoup plus difficile de diaboliser dans la mesure où elle commence à faire le ménage chez elle. Car quoi reprocher à Marine Le Pen quand c’est elle qui, parmi les premiers, parle des persécutions assez peu catholiques dont sont victimes les juifs en France ?
La diabolisation dès lors produit l’effet inverse, elle devient titre de gloire, valeur ajoutée, garantie de ne pas se tromper de camp.
Quoi dire encore quand le combat identitaire ne s’inscrit plus dans la revendication d’un passé honteux, mais en vertu de ce qui fit la France, laquelle ne se résout pas à accepter quelque tyrannie que ce soit : jadis celle des nazis, aujourd’hui les nouvelles, agréées par la CEDH ou bien, ce qui revient souvent au même, celles qui se revendiquent du drapeau vert sur lequel a parfois été dessiné cette svastika diabolique.
Qui fait la bête, fait l’ange
La diabolisation dès lors produit l’effet inverse, elle devient titre de gloire, valeur ajoutée, garantie de ne pas se tromper de camp, et d’être, sinon dans celui du Bien, d’appartenir à celui qui entend lutter de toutes ses forces contre le Mal. Pour preuve, la façon dont les bienpensants s’embourbent à présent dans une mièvrerie pavlovienne, invoquant le Mal – toujours avec un grand M – afin de stigmatiser leurs adversaires comme on agite un épouvantail, tant et si bien qu’à force de l’avoir vu remuer toujours de la même façon et sans la moindre nouveauté gesticulatoire, plus aucun oiseau ne semble s’en effrayer.
C’est presque à se demander si ceux qui hurlent encore à la menace fasciste y ont jamais cru. On sait que Mitterrand, qui aura fait des « heures les plus sombres » – qu’il avait bien connues… – son tube politique, n’y a jamais cru une seconde. On imagine aussi que ceux qui s’émouvaient de leur hypothétique retour le faisaient pour se donner bonne conscience, parce qu’il est facile de résister à ce qui n’existe pas ou seulement à un niveau homéopathique. On voit surtout qu’aujourd’hui, ne faisant plus peur à personne, tous ceux qui veulent rafler la mise en politique, la recherchent d’une façon ou d’une autre, en jouant avec des limites que l’on tente de franchir sans en avoir l’air, quoique prudemment, celles-ci existant encore malgré des frontières nettement plus floues.
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En l’espace de trente ans, nous voici donc passés de la diabolisation qui profite politiquement à celui qui diabolise à une diabolisation stratégique permettant de faire le plein de voix de mécontents toujours plus nombreux. Contrairement à Le Pen père, qui cherchait à faire peur afin de servir le système dont il se prétendait l’ennemi, la diabolisation s’est retournée en faveur des diabolisés et ne fonctionne plus pour ses Frankenstein qu’à la faveur de tel ou tel groupuscule outrageusement raciste, qui, à l’occasion, permettent aux bienpensants de réveiller la caricature, très années 1980, de la bête immonde et de censurer un peu plus qu’ils ne le font déjà tous ceux qui échappent à leur contrôle.
Pour le reste, dans l’imaginaire français le diable n’en porte plus que le masque, et s’avère plutôt la bête du conte que le Méphistophélès de Faust. Tout le monde l’a compris ; ainsi, l’échec de Marine le Pen aux élections fut le fruit de son débat catastrophique, plus encore que des appels grotesques de Macron à sauver cette République dont il semble, par ailleurs, surestimer la solidité. Nous ne sommes plus en 2002.
Cependant, il ne suffit pas d’évacuer la diabolisation et de constater que ses effets se sont inversés pour évacuer avec elle le diable qui, en politique comme ailleurs, symbolise la séparation, et dans ce cas la destruction du corps social au profit d’une idéologie du ressentiment, qu’il s’agisse de celui de la « gauche divine » pour le peuple ou bien de celui de ce que les populistes appellent le peuple envers les élites et qui ne nous semble guère plus aimable dans ses conséquences.
Parce qu’on aurait tort encore d’attendre quoique ce soit de la colère, fût-elle légitime, dans un pays comme la France où l’idéologie, quelle que soit la tendance qu’elle soit, cherche depuis des décennies moins le bien commun qu’elle ne désigne des diables, on espérera, en revanche, une politique de la sagesse qui, ne craignant pas la diabolisation, ne le recherchera pas non plus, et qui saura nous délivrer de cette comédie du vrai et du faux diable avant qu’elle ne vire au drame.
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