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Éditorial culture de Romaric Sangars : Retour à l’arène

« C’est la mise en scène qui nous sauve, le sommet de toute mise en scène ayant été atteint il y a deux mille ans sur le Golgotha. » Éditorial culture du numéro 63.

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© Michel Piccoli dans La Grande Bouffe (1973)

C’est en lisant l’article de Marc Obregon sur la K-Culture que j’ai appris l’existence du « mukbang » (Juliette Briens m’explique que c’est une vogue célèbre, décidément me voici dépassé par la lourdeur de mon siècle). Il s’agit d’une production vidéo où une jeune personne se filme en train de se gaver sous les yeux excités d’un million de voyeurs virtuels. Cette pratique évoque une version métastasée, en quelque sorte, du fantastique film de Marco Ferreri, La Grande Bouffe. Celui-ci, en 1973, à l’âge d’or du cinéma franco-italien, mettait en scène le suicide de quatre hommes ennuyés de vivre qui s’enfermaient dans une villa pour y manger jusqu’à la mort. Le communiste Ferreri livrait ici une parabole baroque et violente de la société de consommation comme aberration mortifère collective. Rien de neuf depuis Jérôme Bosch, affirmaient les vrais dandys catholiques, en fumant sereinement durant la projection, mais cette version était pertinente. Elle montrait l’absurdité de la chair se dévorant elle-même. « Nous le savons depuis deux mille ans », disaient-ils, eux, écrasant soigneusement leurs mégots avant de glisser leur médaille de baptême derrière leur col officier, « mais cette actualisation est intéressante, fût-elle celle d’un bolchévique qui comprend la gourmandise, l’avarice et parfois l’orgueil, mais, parmi les péchés capitaux, n’a aucune défense intellectuelle contre le poison de l’envie. » Voilà ce qu’ils disaient, les lions de l’Église de Rome, en assistant à cette projection, touchés sans être surpris, par cette représentation si poignante de l’idéal consumériste livré à ses conséquences logiques : des porcs dépourvus de transcendance se faisant éclater les organes pour pallier l’ennui qui les mine.

Qu’est-ce que le mukbang ? Un autre qui s’étouffe mortellement à notre place ; un bouc émissaire du processus qui nous aliène, lequel bouc émissaire nous permet, en prenant sur lui l’excès, de perpétuer ce processus

Sauf que c’était une parabole, et que la violence des images servait à nous alerter de ce vers quoi nous menait une société purement matérialiste. Certains criaient à l’obscénité devant l’outrance. Les Pharisiens se révoltent toujours contre l’obscénité représentée et tolèrent l’obscénité réelle occultée, sans comprendre quelle pédagogie l’art déploie, et comment son outrance, sa violence, sa crudité, peuvent être indispensables pour assurer l’efficacité du remède. Le remède, c’est un transfert symbolique qui exorcise le mal en le dévoilant, c’est une mise en scène, car c’est la mise en scène qui nous sauve, le sommet de toute mise en scène ayant été atteint il y a deux mille ans sur le Golgotha, par une mise en scène qui révélait du même geste l’abomination du lynchage et le renversement du cosmos par la puissance de l’amour divin. Ô vertige, pensent les esthètes catholiques qui regrettent pour cette raison l’ancienne pompe de leur Église. Et puis, il y a le contraire de l’art, qui n’est pas l’absence de forme, mais la forme littérale, rituelle, sacrificielle au premier degré ; le meurtre et l’excitation qu’entraîne le meurtre. Le retour au lynchage, à l’arène, la fascination au lieu de la contemplation, le corps détruit pour de vrai au lieu du symbole brûlant. On ne sort jamais de ces deux options.

Or qu’est-ce que le mukbang ? Un autre qui s’étouffe mortellement à notre place ; un bouc émissaire du processus qui nous aliène, lequel bouc émissaire nous permet, en prenant sur lui l’excès, de perpétuer ce processus. C’est l’éternel sacrifié qui, sans masque et sans décorum, vient directement se faire mettre à mort devant nous afin que l’ordre vicié du monde puisse se perpétuer. Et derrière ces corps engraissés de jeunes Coréennes ou d’adolescents américains, derrière ces monticules de junkfood et la réalité crue, directe, obscène, de ces gavages volontaires diffusés en streaming, c’est le même spectacle archaïque de la vierge égorgée, de l’esclave jeté aux bêtes sauvages, des enfants brûlés devant la statue de Moloch qui ressurgit sur les écrans de la génération Z.

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À partir de la même réalité, mais mise en scène, jouée, théâtralisée, Ferreri déjouait l’hypnose du sacrifice direct et nous libérait du piège occulte après l’avoir mis au jour. Cet exploit, aujourd’hui, c’est la réalisatrice coréenne July Jung qui l’accomplit. Les dandys catholiques ne désespèrent pas. La mise en scène, le jeu, le retournement, qui sont l’essence de l’art, de l’art comme arme d’une authentique émancipation, émancipation non du « patriarcat » mais des rets du Prince de ce monde, cette arme est toujours entre nos mains, et Celui qui est à la fois mort pour de vrai et mort pour de faux la bénit. Ainsi soit-il.


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