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Éditorial essais de mai : Problème et programme

Le numéro 53 est disponible depuis ce matin en kiosque, par abonnement, et à la demande sur notre site. Voici l'éditorial essais, par Rémi Lélian.

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© Joeyy Lee – Unsplash

La distinction entre la philosophie et l’idéologie réside principalement dans le fait que la première est essentiellement problématique tandis que la seconde est essentiellement programmatique. La haute pensée s’occupe de dénouer le réel pour en saisir le sens toujours fuyant, l’idéologie réclame une réflexion commandée par une vision aplanie du réel qui le transforme à terme en fantasme. L’une est en marche, l’autre ne cesse de cesser, la première va d’étonnement en étonnement et de chute en chute accède à la complexité du monde, la seconde ne dépasse pas l’horizon qu’elle ignore : une fermeture systématique soumise à des frontières qui la rassurent et au-delà desquelles elle pense que le monde, faute de désirer le connaître, se jette dans le vide pour y disparaître. La philosophie a un monde à découvrir, l’idéologie un parc à organiser et à claquemurer pour que ceux qui s’y adonnent finissent par confondre un jardin avec l’univers. L’une inquiète, dans le sens plein du terme, l’autre rassérène à l’instar d’un anxiolytique qui nous étourdit pour nous calmer, l’une épuise et ne s’offre alors qu’à ceux qui peuvent se permettre de dilapider un peu de leur énergie parce qu’ils en possèdent suffisamment pour n’avoir pas à en faire l’économie, l’autre conserve jusqu’au pourrissement. La philosophie découvre les problèmes, l’idéologie programme afin de n’en apercevoir jamais un seul.

La philosophie découvre les problèmes, l’idéologie programme afin de n’en apercevoir jamais un seul

On a souvent feint de confondre les deux, pour faire accroire qu’une philosophie n’était rien d’autre qu’une idéologie, une vision du monde déguisée en question, de telle sorte que l’idéologie apparaissait alors, quand on la revendiquait, une philosophie enfin redescendue des nuées et moins hypocrite. Et puis il s’agissait d’agir puisqu’on ne peut réfléchir sans cesse à l’ordre sous-jacent à l’ordre des astres et que si la tête prétend commander au corps, une tête sans corps, ça n’est qu’une partie d’un cadavre. Mais c’est là la parole intéressée de l’idéologie, l’argument du corps contre la tête qui refuse que l’esprit ne lui soit pas entièrement soumis, qui argue que l’âme pour vivre doit se plier aux pulsions, et que le corps à la fin commande. C’est la parole de l’idéologie et c’est la parole de l’époque, c’est une parole menteuse qui oublie que l’esprit possède aussi sa propre volupté, qu’il surmonte le corps afin de l’élever, pour apercevoir plus loin que lui, jusque dans la matière, un infini vertigineux capable de nous libérer des visées désabusées qui ont besoin pour s’étourdir des élixirs qui empoisonnent notre corps et dont l’idéologie est la formule spirituelle.

Lire aussi : Éditorial essais d’avril : Qui veut la paix ?

On a suffisamment dit, ici même d’ailleurs, du mal de l’esprit, suffisamment rappelé sa propension au délire pour préciser de quel esprit nous parlions alors et duquel nous parlons désormais, car il est l’esprit selon l’esprit et l’esprit selon la lettre, celui qui, toujours jeune, tient dans chaque découverte la promesse d’une autre et qui reconnaît que la limite conditionne l’illimité, qui sait que tout ce qu’il saisit n’est qu’une partie infime d’un tout – probablement même un peu plus – encore inconnu vers quoi tout ce qu’il circonscrit le projette nu, et l’esprit qui arraisonne pour établir un chez soi sans fenêtres ni portes, sans ailleurs en lequel espérer. Ainsi, l’esprit problématique pense, apprend la patience et quand il délimite accepte de savoir qu’il ne sait rien, tandis que l’esprit programmatique organise et quand il délimite refuse que quelque chose excède les cercles qu’il trace. C’est la différence entre la philosophie et l’idéologie, entre le monde et le camp, entre ce qui existe et le néant, entre la vie et la mort.

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