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Éditorial essais d’avril : Vivre libre pour mourir

Le numéro 41 est disponible depuis ce matin, en kiosque, par abonnement, et à la demande sur notre site. Voici l'éditorial essais, par Rémi Lélian.

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© Denny Muller - Unsplash

J’écris ton nom « Liberté ! » Ben voyons ! En réalité, quand on l’écrit à la vue de tous, c’est sûrement déjà pour la dénoncer et afficher sa culpabilité sur un mur, car au fond la liberté est déjà coupable, jugée et lapidée par ceux qui éructent en son nom, et Éluard en premier lieu qui ne l’aurait jamais écrite nulle part avant qu’on s’en prenne à la sienne. Pas sûr non plus que quiconque, s’il connaissait la liberté, l’aime vraiment, ni écrive son nom partout pour la vanter ou alors en fasse une exigence politique.

La plupart du temps, ce que l’on appelle la liberté, et celle qu’on réclame en ce moment, c’est la liberté dans sa plus basse acception, celle qui consiste à penser que l’on peut faire ce que l’on veut, aller où bon nous semble et perdurer dans notre être

La plupart du temps, ce que l’on appelle la liberté, et celle qu’on réclame en ce moment, c’est la liberté dans sa plus basse acception, celle qui consiste à penser que l’on peut faire ce que l’on veut, aller où bon nous semble et perdurer dans notre être. La liberté de jouir, la liberté d’une vie qui vaut le coup d’être vécue, une liberté méprisable, qui nous fait rechercher la jouissance qui nous enchaîne, la vie comme rapport qualité/prix, et aimer ce qui est d’abord méprisable, parmi quoi la tyrannie qui, contrairement à l’idée reçue, part toujours de bas en haut et fait pourrir le poisson par le corps.

Quant à posséder le droit de perdurer dans son être, il faudrait s’accorder sur ce que perdurer dans son être signifie. Ne rien connaître du chaos de l’existence, et du chaos de la sienne en premier lieu, refuser l’échéance fatale que nous rencontrons partout et tout le temps – pas seulement devant la mort hospitalière ou non – ignorer la frustration, et ne pas s’apercevoir comment les jours, les mois, les années qui passent, nous divisent et nous désassemblent pour nous rendre nous-mêmes étrangers à nous-mêmes, une pluralité dysfonctionnelle qui nous fait réclamer tout et son contraire, en d’autres termes demeurer les esclaves du vide grâce auquel, croyons-nous, s’exerce cette liberté que nous vantons comme des moutons – ça n’est pas perdurer dans son être, c’est persévérer dans l’ignorance, c’est être de la populace, et fier de l’être, et réclamer, sans avoir jamais tenté de s’élever au-dessus d’elle, qu’on nous traite en aristocrate.

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Or qu’est-ce qu’un aristocrate sinon celui qui sert ? Sinon celui qui a renoncé à faire ce qu’il veut pour ne plus faire que ce qu’il doit faire ? Et par là celui qui commence d’abord à réclamer de n’être plus gouverné par lui-même tant il sait que « lui-même » n’est que l’autre nom du néant qui, sous prétexte de « vivre libre ou mourir », nous tue. Aussi, la liberté aristocratique, la seule qui compte ne se prononce pas, ni ne se revendique, elle sert parce qu’elle est libre, elle aime parce qu’elle est libre, elle se sacrifie encore parce qu’elle est libre, elle sait que la liberté de son prochain figure un meilleur mètre-étalon de la liberté que la sienne et qu’elle ne peut mourir que pour lui. C’est une liberté innocente parce qu’elle nous permet d’expier l’ensemble de nos fautes que nous ignorons et qu’un être détruit, toujours détruit ici-bas, commet irrémédiablement, et qu’elle nous offre une conduite exigeante, qu’elle est la forme extérieure du devoir qui s’impose à nous et qui nous rend vraiment libre.

De fait, celle-ci on n’écrit pas son nom sur les murs, on l’éprouve en soi parce qu’elle lutte contre nous, on l’éprouve parce qu’elle est une douleur, qu’elle tente secrètement et invinciblement de nous vaincre, qu’on ne l’a écrite nulle part pour qu’elle soit facile à voir cette liberté que les Grecs devinèrent à peine, qui fut révélée en creux aux Hébreux par la Loi, et qui ne fut peut-être écrite qu’une fois, sur le sable, par le Christ sans qu’on puisse jamais la lire.

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