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Éditorial monde de novembre : France-Algérie, les mémoires mortes

Le numéro 47 est disponible depuis ce matin en kiosque, par abonnement, et à la demande sur notre site. Voici l'éditorial monde, par Laurent Gayard.

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© Romée de Saint Céran pour L'Incorrect

Les déclarations d’Emmanuel Macron, lors d’un échange avec une vingtaine de jeunes descendants de harkis le 30 septembre, et retranscrites le samedi suivant par Le Monde ont provoqué une crise diplomatique entre l’Élysée et Alger. Elles révèlent aussi que l’entente mémorielle entre les deux pays est tout bonnement impossible. Et c’est loin d’être du seul fait de la France.

Cette initiative a immédiatement été interprétée par le pouvoir algérien en place comme une manifestation d’hostilité

Pauvre France ! Humiliée par l’Australie, la Grande-Bretagne et le puissant mais versatile allié américain à l’occasion de la signature du traité AUKUS en août dernier, elle se trouve, en plus, confrontée à une énième crise diplomatique avec l’Algérie. En cause, les mémoires de la guerre d’Algérie (1954-1962), éternelle pomme de discorde entre les deux pays. Après l’humiliation infligée par ces damnés anglo-saxons, l’Élysée a-t-il décidé de se passer les nerfs sur les Algériens en franchissant un cap rhétorique ? Emmanuel Macron a-t-il des visées électoralistes en pointant du doigt l’exploitation, en Algérie, par un « système politico-militaire », d’une « rente mémorielle » ? Le jour même, Gauthier Rybinski, chroniqueur de la chaîne France 24, n’hésite pas à accuser le président de la République d’aller « pêcher, draguer ou ratisser à la droite ou à l’extrême droite » en tenant de tels propos. Sur Europe 1 le même jour, Vincent Hervouët ne va pas exactement dans le même sens, avançant que le pouvoir algérien « entretient la mémoire de la guerre parce qu’il prétend que c’est un génocide et parce que c’est sa seule légitimité ».

Le traitement de la mémoire de la guerre d’Algérie a été problématique durant un demi-siècle en France et donné lieu tout d’abord à une politique d’amnistie que beaucoup ont voulu assimiler à une politique d’occultation pure et simple. En témoigne la série de décrets, adoptés dans les années qui suivent la fin du conflit : ceux des 20 mars et 14 avril 1962, effaçant « les infractions commises avant le 20 mars 1962 en vue de participer ou d’apporter une aide directe à l’insurrection algérienne » et celles « commises dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne. » Cinq lois d’amnistie ont suivi ces décrets – en 1964, 66, 68, 82 et 2005 – qui concernaient les membres de l’OAS et ceux qui avaient soutenu ou participé au putsch de 1961. Le traitement mémoriel de la guerre d’Algérie a connu un tournant en France au début du XXIe siècle et jusque très récemment, quand le président Macron a chargé l’historien Benjamin Stora de rédiger un rapport préconisant différentes actions (commémoration, travaux sur les archives) pour faire en sorte que la mémoire de la guerre d’Algérie soit mieux appréhendée.

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Le rapport Stora, commandé en juillet 2020 et achevé à la fin de cette même année, avait une visée politique claire?: contribuer à l’apaisement des relations franco-algériennes autour du difficile sujet de la guerre d’Algérie. Mais cette manœuvre chargée de bonnes intentions ne tenait pas compte du fait que, si le travail mémoriel et historique a été long et difficile en France, il demeure inexistant en Algérie où le récit officiel de la guerre et de ses conséquences est un sujet éminemment politique, donnant lieu à une version officielle et strictement incontestable. « Au nom de la France, je dis aux harkis et à leurs enfants, à voix haute et solennelle, que la République a alors contracté à leur égard une dette », a déclaré Emmanuel Macron, devant près de 300 invités à l’Élysée, le 20 septembre, cinq jours avant la journée d’hommage national, prévue, en accord avec le rapport Stora, le 25 septembre.

Cette initiative a immédiatement été interprétée par le pouvoir algérien en place comme une manifestation d’hostilité. En Algérie, les harkis sont toujours considérés comme des traîtres et, pour un pouvoir algérien, notamment militaire, menacé par le récent mouvement du hirak, la mémoire de la guerre d’Algérie reste un sujet aussi tabou que vital. À partir des préconisations du rapport Stora, une crise diplomatique s’est donc enclenchée, qui a culminé en octobre avec le rappel de ses ambassadeurs par Alger, après la sortie d’Emmanuel Macron sur la « rente mémorielle ». On peut deviner, derrière les récents propos d’Emmanuel Macron, une visée électorale mais il est clair que, pour un pouvoir algérien de plus en plus fragilisé et lancé dans une politique de confrontation tous azimuts, également avec son voisin marocain, les mémoires de la guerre d’Algérie doivent rester des mémoires mortes.

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