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Autrefois sulfureuse, la musique électronique s’est normalisée. L’esprit d’aventure des pionniers a fait place au pragmatisme de DJ préférant de loin les paillettes du show-business à la solitude monacale des home-studios. Retour sur l’histoire d’un genre passé du laboratoire au dancefloor mondial.
Puisant ses origines du côté des futuristes italiens, la musique électronique est placée dès ses origines sous le signe de l’utopie progressiste et du post-modernisme. Tout commence à l’orée de la Première guerre mondiale lorsque le jeune Luigi Russolo, peintre et fils d’horloger italien, fait la rencontre du poète Marinetti puis adhère officiellement au mouvement futuriste en signant le Manifeste des peintres futuristes en 1910. Délaissant un temps la peinture pour la musique, il rédige en 1913 « L’Art des bruits », dans lequel il théorise l’utilisation des bruits dans la musique.
L’après-guerre voit l’apparition de deux instruments de musique majeurs : le thérémine, un boîtier équipé de deux antennes qui permet de produire de la musique sans toucher l’instrument, et les ondes Martenot, inventées par le français Maurice Martenot et présentées au public en 1928. Ces deux inventions constituent à elles seules l’acte de naissance de la musique électronique. Les premières œuvres créées dans ce genre sont de véritables odes au progrès industriel et au machinisme comme le « Ballet mécanique » (1925) du compositeur américain Georges Antheil, qui comporte, entre autres, le doux ronronnement d’une hélice d’avion.
L’AUDACE DES PIONNIERS
En 1937, l’américain John Cage, père de la musique minimaliste, théorise à son tour l’utilisation du bruit pour créer de la musique dans son manifeste « The Future of music ». À l’époque, les pionniers de la musique bruitiste sont des intellectuels issus des cercles artistiques et littéraires qui subissent l’influence du dadaïsme et du surréalisme.
Les pionniers de la musique bruitiste sont des intellectuels issus des cercles artistiques et littéraires qui subissent l’influence du dadaïsme et du surréalisme.
Véritable André Breton de la musique, l’ingénieur Pierre Schaeffer, par ailleurs admirateur de l’ésotériste Pierre Gurdjieff, invente en 1948 la musique concrète, laquelle intègre des bruits du quotidien par le biais d’un collage de sons. Celle-ci s’oppose à la musique abstraite par le fait qu’elle prend son origine dans le son lui-même au lieu de partir de l’idée. En 1958, ce dernier crée le GRM (Groupe de Recherche Musical), un laboratoire de recherche qui fait aujourd’hui partie de l’INA. Pour la première fois dans son histoire, la musique électronique fait l’objet d’une reconnaissance institutionnelle.
DE PIERRE HENRY À JEAN-MICHEL JARRE
À chaque nouvelle invention technologique, la musique électronique franchit un cap. Désormais, ce ne sont plus les musiciens qui déterminent les évolutions musicales mais bien les machines elles-mêmes. D’ailleurs, comme l’a dit notre Jean-Michel Jarre national : « Ce n’est pas la musique qui est électronique, ce sont les instruments qui le sont ».
D’organique, la musique électronique devient synthétique avec l’invention du premier synthétiseur modulaire par l’américain Robert Moog en 1963. Une des premières œuvres entièrement composée avec cet instrument est le « Switched on Bach » (reprises de Bach) de Walter Carlos, lequel changera de sexe ensuite pour composer sous l’identité de Wendy Carlos la bande originale du film Orange Mécanique de Stanley Kubrick à partir des symphonies de Ludwig van Beethoven.
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C’est aussi à cette époque qu’apparaissent les premières compositions multimédia, comme la Messe du temps présent composée par Pierre Henry, dont le célèbre titre « Psyché Rock » a remporté un tel succès qu’on le retrouve dans diverses publicités ainsi qu’au générique de la série Futurama. 68 oblige, la Révolution est partout, et Pierre Henry déclare : « Un compositeur est inévitablement un révolutionnaire ».
Paradoxalement, c’est à cette époque d’expérimentations tous azimuts que la musique électronique sort de son ghetto institutionnel pour fusionner avec la pop, ainsi le succès du single « Looky looky » de l’italien Giorgio Moroder en 1969 ou encore celui, la même année, du fameux tube « Pop Corn » de Gershon Kingsley. En France émerge alors la figure de Jean-Michel Jarre qui incarnera à lui seul la popularisation de la musique électronique.
SOUS LE CONTRÔLE DES MACHINES
Outre la France, l’Allemagne constitue un véritable eldorado pour la musique électronique dans les années 70-80. Alors que le rock progressif britannique règne, le rock psychédélique allemand prône un minimalisme extrême. Ce courant, la critique musicale d’outre-Manche le surnommera dédaigneusement « kraut rock » (rock choucroute), terme repris par dérision par les intéressés, même si ces derniers lui préfèrent celui de « musique cosmique ». Tangerine Dream, Can, Faust, Popol Vuh, Amon Düül II, sont tous issus d’une génération née juste après la chute du Troisième Reich et qui souhaite faire table rase du passé.
Dans la lignée des futuristes italiens, la musique froide, minimaliste et déshumanisée de Kraftwerk illustre à merveille le fantasme d’une société dans laquelle la machine aurait pris le pas sur l’humain.
Inspirée par Stockhausen et le free jazz, cosmique et tellurique, cette musique, par son côté répétitif, invite l’auditeur à la transe. À côté de ce courant, Kraftwerk naît en 1970 à Düsseldorf pour devenir à la musique ce que Philip K. Dick est alors à la littérature. Dans la lignée des futuristes italiens, la musique froide, minimaliste et déshumanisée de Kraftwerk illustre à merveille le fantasme d’une société dans laquelle la machine aurait pris le pas sur l’humain.
INFLUENCE PUNK
En 1977, le punk rock déferle sur l’Occident à coups de rythmiques bancales et de riffs approximatifs, et c’est toute la musique électronique qui se met à son diapason comme en témoigne l’apparition de groupes comme Père Ubu, Cabaret Voltaire ou Suicide. Dans le même registre, les Britanniques de Throbbing Gristle accouchent à la fin des années 70 de la « musique industrielle » en donnant libre cours à leurs expérimentations sonores. Parallèlement, la musique électronique s’immisce dans la New Wave (New Order) et cette hybridation accouche du courant synthpop. Tandis que certains groupes industriels, comme Test Dept, militent à gauche et soutiennent officiellement la grève des mineurs anglais en 1984, d’autres flirtent avec une esthétique paramilitaire sulfureuse comme les Belges de Front 242 ou, à l’instar de Laibach, jouent carrément la carte de la provocation en recyclant les symboles totalitaires.

L’ÂGE D’OR DE L’ÉLECTRO
À partir de la fin des années 80, la musique électronique prend son envol, notamment grâce à la popularisation du sampler, mais elle éclate alors en de multiples chapelles éloignées les unes des autres: l’EBM (Electronic Body Music), le dark ambient, le power electronics, l’acid house, l’EDM (Electronic Dance Music), la trance, la techno minimale, la techno hardcore ou la synth pop. À la différence d’autres genres, la musique électronique se définit davantage par un procédé (à savoir l’utilisation de machines) que par une démarche esthétique. Aux antipodes de la techno apparue à Detroit à la fin des années 80 et qui puise son inspiration dans l’atmosphère anxiogène de cette ville, l’électro française (la « French Touch »), représentée par des formations comme Daft Punk, Air, Cassius ou Justice, puise dans la disco et exploite l’aspect festif du genre. À la clandestinité des « free parties » qui mobilisent régulièrement les forces de l’ordre s’oppose ainsi la culture plus normée du clubbing.
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RÈGNE GLOBAL
Tandis que le rock semble réduit à une célébration permanente de son passé, l’électro reste encore vivace. Aujourd’hui, les DJ ont changé de statut social et des personnalités comme David Guetta, Laurent Garnier ou Avicii suscitent auprès des masses la même frénésie que les rock-stars d’antan. Saltimbanque moderne, le DJ erre de club en club aux quatre coins de la planète pour faire gesticuler les foules. D’expérimentale, cosmique ou révolutionnaire, la musique électronique règne aujourd’hui sous forme d’un divertissement de masse propre à faire muter en zombies euphoriques les éreintés de la vie moderne. À croire que les machines ont définitivement pris le pouvoir et que s’est réalisée la prophétie de Kraftwerk.
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