Révélée avec The Girls, à vingt-sept ans, Emma Cline est entrée dans la carrière littéraire d’une manière explosive (enchères pour publier ce premier roman traduit ensuite en 34 langues) et canonique, puisqu’elle y mettait en scène les adolescentes embarquées derrière Charles Manson, soit ce revers flagrant du rêve américain, quand le spectacle se fait sacrifice sanglant et que les utopies libertaires retournent à la barbarie primitive. Mais déjà, son approche se distinguait, caractérisée par un point de vue ultra-subjectif qu’elle ne cessera de peaufiner.
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Avec Harvey, la jeune autrice nous montrait qu’au-delà des mythes admis, elle était capable de s’attaquer à ceux qui s’élaboraient sous ses yeux, en l’occurrence, le mouvement MeToo engendré par l’affaire Weinstein. Les dessous sales de la machine à rêves hollywoodienne se voyaient lavés en public, le scandale prenant lui-même la dimension d’un grand rite spectaculaire, et Emma Cline fomentait alors une réplique éminemment littéraire, ne serait-ce qu’en donnant un prénom au monstre et en l’affichant comme titre. Changement de point de vue : et si, au lieu de balancer votre porc et votre pierre numérique à la suite de la foule enragée, vous vous retrouviez dans la peau du monstre quelques heures avant le verdict de son procès, quand il est encore un prince californien et qu’il est convaincu de pouvoir s’en sortir ? Le voici obsédé par DeLillo, dont la maison de vacances jouxte la sienne et qu’il espère pouvoir intercepter pour lui proposer l’adaptation de l’un de ses livres, poursuivant ses plans comme si de rien n’était, avec une conception floue, lointaine, dérisoire, de ce qui lui est reproché : tellement pathétique ; tellement humain.
Acide littéraire
La nouvelle est une forme qui convient parfaitement à l’art de Cline, reposant sur un moment de malaise décrit au ralenti, et Daddy (2021) donne un recueil exceptionnel, où sont exposés avec une grande acuité psychologique ces drames invisibles à l’œil nu mais que l’écrivain peut étaler au grand jour de la page noircie. Cet écran de portable vérité toutes les dix minutes mais où aucune réponse au dernier message ne s’affiche; ce père qui fait bonne figure à la projection de son fils mais perçoit toute la médiocrité du film que celui-ci a réalisé; cette baby-sitter d’une vedette dont la liaison avec son employeur a été révélée et qui vit cloîtrée dans la hantise des paparazzis ; le fantasme trouble de ces jeunes filles riches en désintox pour un délinquant sexuel, par quoi la sainte victimisation de l’époque se brouille. Face à l’image officielle et à la prétention du cinéma ou de la télévision à dire le vrai par l’objectivité de son médium, Emma Cline oppose une subjectivité absolue, celle que permet la littérature en révélant l’intérieur des crânes, et cette subjectivité attaque comme un acide la photographie factice du réel que promeut le règne spectaculaire.
Face à l’image officielle et à la prétention du cinéma ou de la télévision à dire le vrai par l’objectivité de son médium, Emma Cline oppose une subjectivité absolue
Thriller social
Avec L’Invitée, Emma Cline pousse au plus loin les facultés rares qu’elle a développées dans ses précédents livres. Le lecteur est projeté dans le corps et l’esprit d’Alexia, une jeune femme de 22 ans qui a caché son passif d’escort girl à son amant, Simon, quinquagénaire richissime. Elle passe l’été dans sa maison de Long Island. Après un faux pas lors d’une soirée, Simon renvoie Alex à New York, où Dom, son ex qu’elle a volé, la traque. Mais sur le quai de la gare, au lieu d’entrer dans le train, la jeune femme se glisse parmi un groupe de jeunes fêtards qui en sort et se fait passer pour une invitée. Prévoyant de retrouver Simon et la vie luxueuse qu’il lui offrait quelques jours plus tard, lors de sa soirée du Labor Day, et convaincue qu’il la reprendra, Alex commence une errance, d’une rencontre à la suivante, d’un mensonge à l’autre, pour parvenir à demeurer, sans un sou, dans l’orbe de ce monde privilégié où elle évolue en clandestine. Dans cette espèce d’épreuve de survie en territoire hostile, le lecteur suit Alex au sein d’une temporalité à nouveau très restreinte, pris dans une tension permanente, l’écrivain transformant ce défi d’une résistance à l’expulsion, que tente de relever une transfuge sociale, en un thriller haletant.
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Le revers du rêve
C’est toute l’utopie des jet-setters qu’Emma Cline diagnostique dans le regard fasciné d’Alex, une forme du rêve américain, une vie séparée de la masse, fluide, propre, élégante, débarrassée d’aucune friction matérielle, que la jeune Alexia, précaire fuyant sans cesse ses créanciers ou les hommes qu’elle vole, associe à un refuge enfin atteint et dont il est hors de question qu’elle se voie exilée. Pourtant, au sein de ce refuge, la plupart des relations humaines sont déréglées, qu’il s’agisse de l’indifférence robotique de Simon pour ses anciennes conquêtes, des rapports entre un père et son fils complètement à la dérive, d’une jeune femme solitaire et perdue avec laquelle l’héroïne sympathise et qui a le même âge qu’elle, des enfants abandonnés aux nounous, ou simplement de la transaction par quoi Alex contrefait l’amour en échangeant sa beauté et sa jeunesse contre un asile doré. Cette beauté est d’ailleurs sans cesse menacée par les cernes d’une mauvaise nuit ou la réapparition d’un orgelet, Cline renvoyant toujours ses personnages à la fragilité de leur chair et la disproportion de leurs fantasmes. Les situations tragi-comiques s’enchaînent dans une atmosphère d’angoisse croissante, tandis qu’on partage comme « en direct » le stress intime du personnage. L’Invitée témoigne de la maturité atteinte par une grande voix de la nouvelle génération américaine à l’impeccable stratégie romanesque : quand l’ultra-subjectivisme brise les écrans, dévoile les âmes et révèle par ricochet le réel au lecteur.

La Table Ronde, 260 p., 22 €





