On le sait au moins depuis La Vie rêvée des Anges : lorsque les cinéastes de gauche posent leur regard sur la misère sociale française, c’est toujours avec un mélange bien à elle de condescendance navrante et de posture idéologique. On pourra toujours reprocher à un Bruno Dumont d’avoir fait son beurre sur sa région d’origine avec une poignée d’acteurs amateurs et un cynisme à toute épreuve, ses films n’en restent pas moins imprégnés d’un certain amour pour les gueules cassées et pour les laissés-pour-compte.
Pour Emmanuel Carrère et les tenants de la gauche enracinée à Saint-Germain-des-Prés, c’est une autre histoire. Quoi qu’ils fassent, et même s’ils portent leur sincérité en bandoulière, ils ne peuvent oublier ce qu’ils sont : de riches mendiants en quête de reconnaissance. Ouistreham, adapté d’un « livre-enquête » écrit par la journaliste Florence Aubenas, en immersion chez les travailleuses pauvres qui récurent les ferries anglo-normands en un temps record, n’est pas un ratage total : Carrère est toujours à l’aise lorsqu’il s’agit de décrire en creux les conditions du mensonge ou les relations altérées par une vérité polymorphe. C’était déjà le sujet de L’Adversaire, mais aussi celui de La Moustache, belle rêverie post-dickienne sur l’emprise carcérale du couple.
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Son colon et lui
Il nous ressert un peu la même soupe ici : Juliette Binoche incarnant Florence Aubenas incarnant une smicarde qui se lie d’amitié avec les gens du coin. Mensonges mis en abyme et paradoxaux, présentation du cinéma comme fabrique du mensonge se révélant capteur de vérité… On connaît tout ça par cœur. Rien de vraiment nouveau, donc, depuis Au Hasard, Balthazar. Non, le problème d’Emmanuel Carrère, son problème depuis toujours, c’est probablement la place qu’il prend lui-même dans son œuvre.
Même lorsqu’il filme les « petites gens » de la côte normande, il est toujours là, exactement comme dans ses romans, sorte de commentateur invisible qui pose sur le monde un regard désolé, désolé sans doute de ne pas souffrir davantage, de ne pas être vraiment des leurs. En retour, il va surligner la misère sociale alors qu’il suffirait de montrer. Pour combler ce vertigineux vide émotionnel qui habite le moralisateur de gauche, le scénario est rempli de stimuli qui voudraient nous garantir une adhésion immédiate.
Non, le problème d’Emmanuel Carrère, son problème depuis toujours, c’est probablement la place qu’il prend lui-même dans son œuvre
Ce Ouistreham sonne comme une énième cure d’ego-désintoxication, dans la lignée de son dernier livre, Yoga, où il consignait doctement son combat contre la dépression, son apprentissage des techniques de respiration issus de la sagesse orientale (dans plusieurs chapitres aux titres bouleversants comme Égalité des narines ou Tai chi sur la montagne) et où, entre deux chapitres sur le voyage émouvant d’un migrant afghan en Europe, il n’oubliait pas de faire état de la qualité de ses selles. Mon colon et moi.
Une Pompadour constipée
Tout Carrère est là, dans cette impossibilité à voir au-delà de soi. Si cela fonctionnait dans La Moustache, sorte d’autopsychanalyse radicale, cela devient un véritable handicap lorsqu’il s’agit de filmer « d’autres vies que la sienne » – titre d’un livre précédent qui suggérait déjà avec éloquence cette impossible quête d’empathie qui le taraude depuis toujours.
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Carrère est une Pompadour en pleine crise de vapeurs, constamment à l’écoute des trémulations de son nombril autour duquel, pense-t-il, tournent à la fois l’édition française, le cosmos entier, voire les Évangiles. Finir à Saint-Anne, dans la yourte d’un professeur de yoga ou filmer Juliette Binoche récurer des chiottes relève in (ne, pour lui, du même exercice à la Sisyphe où il s’agirait de repousser au loin un ballon d’orgueil qui ne cesse de rouler à nouveau vers lui sans qu’il soit parvenu à s’inventer une humilité, supplice qui explique sans doute ce visage comme constipé de lui-même qu’arbore sans cesse l’écrivain. Chez Carrère, la pulsion humaniste n’aboutit jamais qu’à se déféquer soi-même.





