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En finir avec la contre-culture

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Publié le

29 septembre 2020

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C’est un règlement de comptes, presque une querelle de famille. MM. Health et Potter, philosophes politiques canadiens, font ce constat sans appel : la gauche, ces dernières décennies, s’est égarée dans le combat culturel et la contre-culture non seulement a été politiquement stérile mais a favorisé l’extension du domaine de la marchandise.
Contreculture

Le combat culturel obéit à l’idée qu’il faut intervenir en amont du politique, en changeant les mentalités de manière radicale ; la contre-culture qui a vocation à investir toutes les dimensions du quotidien est son outil privilégié. Bien plus qu’à Gramsci, cette dernière doit son apparition à l’École de Francfort et surtout au traumatisme collectif du nazisme, d’où son maximalisme, sa perception de la société comme essentiellement totalitaire qui l’amène à opposer l’individu au « système », à célébrer par principe l’anti-conformisme, puis, par capillarité, la déviance sociale et la transgression.

Selon eux, il faudrait tout faire « autrement » (l’adverbe contre-culturel par excellence) afin de permettre à l’individu d’accéder à une réelle émancipation

C’est comme si dans le cadre théorique posé par le Freud du Malaise dans la civilisation, les apôtres de la contre-culture choisissaient toujours la liberté contre la civilisation. Selon eux, il faudrait tout faire « autrement » (l’adverbe contre-culturel par excellence) afin de permettre à l’individu d’accéder à une réelle émancipation. Ils en oublient la notion de bien commun, pire, leur logique binaire en fait, à leur insu, de furieux idéologues.

À mots couverts, MM. Health et Potter invitent à redécouvrir l’approche aristotélicienne du politique, rappellent qu’il est avant tout l’art du possible, la recherche tâtonnante du bien commun, surtout qu’il est affaire d’institutions, de médiations, de compromis, à mille lieues du « tout ou rien » et du « Moi et mon style seuls contre tous ». Au fond, cet ouvrage ouvre un nouvel acte de l’éternel procès du romantisme politique dont la contre-culture peut être comprise comme une variante massifiée et pathologique, procès déjà instruit par Léo Strauss, ou par Maurras : « Les idées ne sont ni généreuses, ni le contraire ; les idées sont vraies ou bien fausses : ce qui existe, ce sont des sentiments généreux qu’il faut mettre au service d’idées vraies ». Plus récemment, le Pasolini des Écrits corsaires dans un fameux texte sur les cheveux longs, avait, dès 1976, flairé l’arnaque contre-culturelle ; Bloom, Lasch, Muray, chacun à leur manière, poursuivirent cette critique.

Lire aussi : Rémi Brague : « le civilisé perçoit du sens là où le barbare n’entend que du bruit »

Toutefois, les omissions prudentes de MM. Health et Potter agacent : s’ils pourfendent les hippies, punks et altermondialistes, ils épargnent les derniers délires de la gauche identitaire. Leur style ensuite, délayé, didactique, est sans esprit ni humour. Et puis, certaines lacunes confondent : aucune allusion à René Girard dont l’œuvre leur eût été bien utile pour illustrer leur théorie de la « consommation concurrentielle ». Cet ouvrage a néanmoins quelques mérites : celui de redécouvrir l’essence subversive du capitalisme déjà perçue par Marx, ou de réhabiliter Veblen et sa « théorie de la classe de loisirs ». Surtout, MM. Health et Potter ont le courage de penser contre leur famille politique.

À en juger par la laborieuse postface en réponse à leurs détracteurs de gauche, on devine qu’ils furent victimes d’attaques d’une stupidité dignes d’une anthologie du courrier des auditeurs de Radio Courtoisie. C’est que la contre-culture demeure un sujet tabou, sans doute parce qu’elle incarne notre sensibilité commune et notre dernier système de références, ce qui explique d’ailleurs que l’« alt-right » ait recours à ses codes. Cet ouvrage peut être lu comme un avertissement : à force de s’échiner à tout faire « autrement » et défier un ordre « conformiste » devenu fantomatique, c’est leur impuissance politique que scellent les Occidentaux, impuissance qui pourrait se résumer bientôt dans le face-à-face grotesque du prétendu « citoyen du monde » et du survivaliste.

Révolte consommée, le mythe de la contre-culture
Joseph Heath, Andrew Poter
L’Échappée
364 p. – 20 €

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