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Littérature pour salles obscures

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Publié le

11 novembre 2021

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Après Eugénie Grandet et Illusions Perdues adaptées au cinéma, Germinal sur France Télévisions, et en attendant Madame Bovary et Les Trois Mousquetaires l’année prochaine, les grands classiques de la littérature française semblent de nouveaux inspirer nos films. Épiphénomène ou vraie stratégie, l’adaptation de nos chefs-d’œuvre est-elle une bonne nouvelle ? Enquête.
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Le cinéma comme la télévision ont régulièrement eu recours au patrimoine littéraire français, et ce dès le début de leur histoire. « Le cinéma est en posture de dette vis-à-vis de la littérature. Dès le début du cinéma, il fallait bien trouver des histoires et c’était le cinéma narratif qui dominait le marché. Les cinéastes pillaient donc la littérature mondiale pour trouver les sujets de leurs films, même si les films étaient très courts. On piochait chez Hugo et Zola. Le premier Germinal de Capellani est un très grand chef-d’œuvre. C’est d’ailleurs la plus belle adaptation et c’est un muet », raconte Françis Vanoye, agrégé de lettres, professeur émérite d’études cinématographiques à l’Université de Paris X Nanterre et auteur de L’Adaptation littéraire au cinéma (Armand Colin, 2019). Si 80 % des films étaient des adaptations, les productions se sont peu à peu émancipées pour osciller selon les années entre 30 % et 50 % aujourd’hui. « Avec l’arrivée du cinéma parlant et son succès, le métier de scénariste est devenu plus important et le recours aux scénarios originaux s’est développé, même si les adaptations littéraires se sont poursuivies » poursuit-il.

On peut même dater de la fin des années cinquante et de la Nouvelle Vague une première rupture stylistique : « Truffaut, Godard, Chabrol et les autres ont commencé par affirmer que les adaptations c’était du vieux cinéma, mais en réalité, ils ont très vite eu eux-mêmes recours aux adaptations mais irrespectueuses, au sens où ils ne faisaient pas des illustrations fidèles du récit. Ils le modernisaient, le transposaient d’une époque à l’autre, adaptaient le récit tout en admirant l’œuvre originale ». Si on se rappelle l’excellent Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990), de son plus académique Hussard sur le toit (1995) ou de la Reine Margot baroque de Patrice Chéreau (1994), le film en costume français se signale quand même par sa rareté.

L’art se nourrit de ce qu’il brûle. Le cinéma est par nature la transfiguration d’une réalité ou d’un livre. Sinon à quoi bon ?

Xavier Giannoli

La garantie des grands noms

« Adapter un classique, c’est réaliser un film « patrimoine » et un film « en costume », deux critères qui ont eu pendant longtemps mauvaise presse dans le cinéma français alors que ce genre, produit par des Américains ou des Anglais, était bien mieux accepté », affirme la scénariste franco-américaine Natalie Carter qui compte déjà à son actif une adaptation de Balzac, de Mauriac, et dont on attend un Emma Bovary début 2022. « Alexandre Dumas nécessite des moyens. Le cinéma américain n’hésite pas à mettre le budget, et il faut avouer que le film de cape et d’épée français n’a pas brillé. Les Américains en sont plus familiers. Les acteurs, formés à l’équitation à l’escrime, sont plus convaincants. Jean Marais ne fait pas le poids à côté », ajoute Francis Vanoye.

Alors pourquoi ce retournement soudain ? « Peut-être que l’industrie du cinéma français a besoin de se rassurer après deux ans de crise sanitaire. Le confinement a laissé des traces, la santé économique n’est pas au plus haut et Dumas, Balzac ou Flaubert offrent quelques garanties ! De plus, traiter les sujets de société d’aujourd’hui, après ce que l’on vient de vivre, se révèle vite compliqué parce que nous avons encore le nez dedans, donc on se tourne vers le passé. Il y a un engouement pour l’idée de raconter notre époque à travers les grands auteurs classiques », selon Natalie Carter. Ce revirement ne s’est pas fait attendre : fin septembre, Marc Dugain sortait son Eugénie Grandet, Xavier Giannoli ses Illusions Perdues deux semaines plus tard et Germinal squatte France 2 chaque mercredi soir. Faut-il s’en réjouir ? Le résultat se révèle franchement inégal, mais l’enivrant Giannoli vaut bien deux ratages.

Lire aussi : Illusions perdues : une réussite exemplaire

Une affaire de style

Se confronter à des grands maîtres se révèle vite ardu. « Il faut avoir du courage pour adapter un chef-d’œuvre et se dire qu’on va faire aussi bien que, par exemple, Dumas avec Les Trois Mousquetaires, un livre que le monde entier a lu, peut être effrayant. Un livre plus faible, mais comportant une bonne histoire et de bons personnages, peut donner un grand film », raconte Natalie Carter. Comment alors traduire cinématographiquement la langue sublime des grands stylistes ? « J’ai eu besoin de m’en libérer, de me concentrer sur ce que le texte m’inspirait comme sensations, comme sentiments, un peu comme ce que peut inspirer une musique. Et c’est en écoutant beaucoup de musique que j’ai senti le roman devenir du cinéma. C’est la musique qui m’a ramené à ce qui se cherche au-delà des mots dans le travail du cinéma, surtout quand il s’agit d’une adaptation littéraire », répond quant à lui le cinéaste Xavier Giannoli.

Si l’on compte plus d’une centaine d’adaptations cinématographiques de Maupassant, le nombre de réussites surprend toujours autant, alors que ni Balzac ni Flaubert n’ont suscité autant de chefs-d’œuvre. « Le style de Maupassant est transparent et fluide. Ce qui permet à des réalisateurs qui ont une forte personnalité comme Renoir (Partie de Campagne) ou Ophüls (Le Plaisir) de marquer le film de leur patte tout en restant proche de Maupassant », explique Françis Vanoye.

Germinal

Adapter c’est trahir

S’il n’existe pas de bonnes ou de mauvaises adaptations mais que des grands ou des mauvais films, la fidélité à l’œuvre est-elle pour autant possible ? « Adapter, c’est trahir », répond Nathalie Carter avant d’évoquer à ce sujet son adaptation d’Un secret de Philippe Grimbert par Claude Miller : « Tout le monde nous a dit que c’était une adaptation très fidèle. C’est un beau compliment ! Car nous avons beaucoup, beaucoup trahi. Pour une raison simple : il n’y a pas une ligne de dialogue dans le livre et sa construction est plus psychanalytique que narrative. Nous avons donc dû inventer une nouvelle construction narrative et cinématographique et donner vie et parole aux personnages ». Même son de cloche du côté de Xavier Giannoli: « Il n’était pas question pour moi de colorier les images du roman, de plagier maladroitement le récit dans une adaptation académique. L’art se nourrit de ce qu’il brûle. Le cinéma est par nature la transfiguration d’une réalité ou d’un livre. Sinon à quoi bon ? »

Lire aussi : Eugénie Grandet : notre critique

Pasolini l’avait bien compris, en adaptant Les Cent Vingt Journées de Sodome, l’Italien alla même jusqu’à soutenir la thèse inverse de celle du Marquis de Sade pour livrer une fable moderne morale et tranchante contre la réification des personnes. Si l’on ne peut que se réjouir du retour des costumes en couleur dans une industrie française qui en manque cruellement, comment éviter les pièges du suranné et de l’anachronisme moralisant aujourd’hui si prégnant ? « L’adaptation d’une œuvre littéraire classique doit résonner avec notre époque sans porter de jugement moral sur celle dans laquelle elle s’inscrit. Poser un regard d’aujourd’hui sur une situation du passé et la donner à voir sans la juger à l’aune du présent, mais en montrant ce qui reste d’actualité », explique Natalie Carter.

Mais ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi

Un vœu pieux lorsqu’on observe le final néoféministe con du Eugénie Grandet de Dugain et mineur noir dans le nouveau Germinal, aussi absurde que de glisser un Blanc comme esclave dans un champ de coton. « Ça n’a aucun sens de mettre en scène un mineur noir dans Germinal ou un mousquetaire noir dans Les Trois Mousquetaires. Ce n’était pas la réalité historique de l’époque. Ou alors, il faut faire une adaptation contemporaine. En revanche, mettre en scène une reine noire dans « La Chronique des Bridgerton », c’est différent. Il s’agit d’un parti pris artistique et décalé pour raconter une Angleterre imaginaire du XIXe siècle », défend la scénariste avant de conclure : « Quand on adapte un grand styliste comme Flaubert, ce que nous avons fait avec notre version d’Emma Bovary, se pose forcément la question du langage. Il faut s’en détacher, mais il y a des limites. Le pétrir un peu, pour le rendre accessible, mais rester respectueux. » Si Illusions Perdues offre une Comédie humaine cinématographique sublime d’ivresse et de désenchantement, ce n’est pas seulement parce que Giannoli est un conteur magnifique et l’un des princes du champ/contrechamp français, mais aussi par le respect de la langue, de l’histoire et du patrimoine dont il sait faire preuve : « Le projet, c’était aussi de rendre hommage à “la splendeur française”, son esprit, sa langue, comme ses étoffes et ses espaces. Tout cela est la même expression d’une civilisation magnifique, faut-il le rappeler ? » Malheureusement : oui.

Illusions perdues

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