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Entretien – Christian Bobin, la parole pure

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Publié le

17 février 2018

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© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

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À l’occasion de la parution de son dernier livre, Un bruit de balançoire, nous avons rencontré le discret poète creusotin. Si ses deux livres, Une petite robe de fête puis surtout Le Très-Bas, l’ont fait connaître du public au début des années 1990, le succès n’a pas eu de prise sur cet auteur qui poursuit son œuvre depuis 40 ans avec une régularité remarquable, tant par la qualité de son style que par la profondeur de ses textes.

 

Votre dernier livre, Un bruit de balançoire, est écrit en écho au poète Ryôkan. En quoi vous a-t-il inspiré ?

Quand vous écrivez, vous êtes comme sur un chemin dans la montagne. Le mieux est d’avoir un compagnon de route. Pour ce livre-ci, j’ai choisi ce poète japonais qui est considéré par son peuple comme l’équivalent de saint François d’Assise en Occident. Ce qui m’a plu chez lui, c’est qu’il est absolument étranger à tout ce qui est mortifère chez nous; il ne se soucie ni d’efficacité, ni d’économie, ni de choses apparemment sérieuses. Il ne savait rien mieux faire de son temps que de jouer avec des enfants ou que de mendier sa nourriture, une toute petite poignée de riz par jour. La constante de sa vie a été d’être à l’imitation des nuages qui passent très lentement dans le ciel et qui n’ont pas souci même de leur fin prochaine, de se déliter, de se délier. C’est un merveilleux frère d’écriture.

 

Quels sont les auteurs français qui vous ont le plus nourri ?

En premier, Jean Grosjean, chez qui arrive à son comble de réussite l’alliage de la pensée et de la poésie. La force de Jean Grosjean est amicale, pure. Il ne se passe guère de semaine sans que je lise une page de lui. Son maître livre, L’Ironie christique, est une lecture, verset par verset, de l’évangile de Jean. J’y ai trouvé la nourriture qui me permettait de définir ce que c’était que le monde. Le monde, ce ne sont pas les gens. Moi, j’aime profondément les gens. Le monde est ce qui nie les gens, ce qui les persuade de dis paraître derrière des normes, derrière des lois, derrière des coutumes qui n’ont pas d’autre raison d’être que de les asservir, et que de permettre à la grande machine de tourner de plus en plus vite.

Le monde, tel que je le perçois à travers ma lecture de Grosjean, est ce qui prospère sur notre destruction. Nous sommes aujourd’hui dans un point très haut de cette destruction. Je n’ai parlé que du côté penseur, mais les poèmes de Grosjean sont superbes ; ceux notamment de ses dernières années arrivent à la finesse d’un brin d’herbe, et peut-être que rien ne tutoie mieux le soleil qu’un brin d’herbe.

 

Et hormis Jean Grosjean ?

Évidemment, il y a l’œuvre, il y a le travail, il y a la pensée de Lydie Dattas, qui importe beaucoup pour moi. Par pudeur, je n’en dirai que quelques phrases, parce qu’elle est plus que proche dans ma vie. L’œuvre qu’elle bâtit est sans équivalent, me semble-t-il. Chaque livre est différent de tous les autres, et chaque livre est comme le morceau cassé d’une étoile qu’elle ramasse dans la poussière et qu’elle nous restitue dans toute sa brillance et dans son éclat d’acier. Elle sait que la douceur et la colère ont partie liée ; la colère est là pour défendre la vraie douceur, pour faire en sorte que la douceur ne soit pas walt-disneyenne, mais qu’elle soit à la hauteur de la vie que le vent propose, par exemple, au feuillage du tremble.

 «  La douceur et la colère ont partie liée ; la colère est là pour défendre la vraie douceur. » Christian Bobin

Du dernier livre de Lydie Dattas, Carnet d’une allumeuse, je peux juste dire que c’est le printemps qui l’a écrit. Une pensée a toujours en elle quelque chose de dur, une armature. Le genêt, avant son éclosion solaire, avant son épanouissement jaune, a aussi quelque chose d’un peu ingrat; et puis soudain c’est la floraison. Carnet d’une allumeuse, c’est la floraison de la pensée, c’est le plus tendre d’une pensée très ferme sur la vie et la conduite à tenir dans cette vie pour chacun.

 

À l’heure de la déconstruction généralisée et de l’hyper communication de masse, pensez-vous qu’une parole simple puisse encore seulement être entendue ?

Il n’y a plus qu’une parole simple qui peut être entendue, parce que, dans la confusion chaotique des sons et des images, il n’y a guère qu’une parole fraternelle, comme arrachée du cœur, qui peut traverser cette brume qui nous anesthésie, cette emprise du divertissement et des crédulités sur chacun de nous. Ce que j’appelle une parole simple, donnons-en un exemple.

Un jour, par hasard, j’écoute une radio qui a pour principe le dimanche de donner la parole aux familles de détenus. Évidemment les détenus sont informés de cette émission de radio et, de l’autre côté des murs, de l’autre côté du monde, entendent les voix aimées. Je suis intrigué par cette émission, et j’entends une femme dont la voix me dit qu’elle est une de ces personnes éternelles qui font ce qu’on appelle le peuple. Elle est une de ces personnes qu’on peut retrouver dans tous les siècles et sur la bravoure desquelles reposent et continuent de tenir toutes nos sociétés. Elle s’adresse à son mari, lui donne quelques informations pauvres, maigres ; elle est pressée par l’animateur de conclure parce qu’il y a d’autres auditeurs à faire entendre ; alors d’un coup elle résume tout pour son homme emprisonné ; elle termine en disant – la parole m’a traversé comme un éclair : « Ne t’inquiète de rien, je suis là. » Cette parole-là, « Ne t’inquiète de rien, je suis là », je l’ai reçue comme un éclat météorique d’un des plus beaux poèmes qui soient. Un poème écrit par personne, un poème qui tombe du ciel pour éclairer la terre. « Ne t’inquiète de rien, je suis là » est peut-être la formule secrète de toute poésie vraie, même quand elle est obscure.

« Ne t’inquiète de rien, je suis là » est l’archétype de la parole simple qui, si vous avez le cœur de l’entendre, brise ce cœur et vous remet en vie et le refait battre. C’est ce genre de parole que j’espère, que je surprends parfois, et que je découvre dans des poètes aussi différents que Ryôkan, qui est très simple, ou Mandelstam, qui est obscur et très concret pourtant. Ces choses-là, qui ne peuvent pas s’inventer, ce sont comme des cris dans la nuit, ce sont comme des yeux de loup dans la nuit; et ces choses-là percent la nuit illuminée du monde, la nuit insomniaque du monde. Nous sommes détruits par notre consentement aux mauvais enchantements – des images, des savoirs, des informations, de la grande roue du monde.

« Le progrès : nous n’y croyons plus mais nous continuons à le suivre » Christian Bobin

 

Cela fait écho à ce que vous écriviez dans Mozart et la pluie à propos d’une mère qui donne le biberon à son enfant : « Je suis maladivement attentif à ce genre de détails. Rien ne me bouleverse plus dans cette vie que ces gestes pauvres, indispensables pour que le jour succède au jour. » Pensez-vous vraiment que cela fasse le poids face au monde ?

Chacun connaît l’histoire de Goliath et de David. Le monde est bien entendu du côté de Goliath, c’est-à-dire ce qui est le plus armé, le plus solide et dont la ré- putation est d’être insurmontable, invincible. Dans la fronde de David, quelques paroles claires, pures, peuvent défaire ce monstre. Bien sûr, je le crois. Pour revenir au poème ou à ces paroles éternelles, à cette longue plainte ou à ces cris de joie propres, clairs, des pauvres, leur vertu est de nous arrêter. Nous avons la maladie du mouvement, nous sommes contaminés par un virus très pernicieux qui s’appelle le progrès.

Nous n’y croyons plus mais nous continuons à le suivre. Cette marche, cette succession, cette crispation de la main qui arrache les pages du calendrier et qui dépasse même le jour d’aujourd’hui, tellement elle a hâte d’arriver à demain ! Mais demain ce n’est rien ; hier est à côté de nous. Ce qui compte est aujourd’hui. Pour comprendre et goûter aujourd’hui, il faut avoir comme maître, non pas des économistes, non pas des philosophes des civilisations ou je ne sais quoi, et non pas les nouveaux prêtres de la Silicon Valley, mais un nuage, ou alors les yeux d’une amoureuse, ou ceux d’un chat. Des choses comme ça sont de très bons guides, parce que tout, tout d’un coup, se ralentit et s’éclaire en se ralentissant.

 

Votre écriture est simple, elle semble couler de source. Retravaillez-vous beaucoup vos textes, ou bien vous viennent-ils d’un coup ?

J’écris comme je vous parle en ce moment : les choses me viennent. Il faut prendre l’expression à la lettre : « Les choses me viennent », c’est-à-dire elles viennent à moi. Ce n’est pas moi qui vais les chercher, je ne les connais pas à l’avance, et elles viennent comme si je savais leur nom, pour trouver leur nom. Très peu dépend de moi. Il faut que je sois touché par quelque chose, par un humain, par une pensée, par un souvenir, par une vision. Si je ne suis pas d’abord touché, si je suis un peu morne, un peu dans la mécanique absente du monde, je ne vais pas écrire, parce qu’alors je n’écrirai que par habitude, que par le métier – un affreux mot. Et ça c’est mort, archi-mort.

Il faut que je sois bouleversé, de telle façon que j’aie envie de transmettre ce bouleversement par les mots, curieusement les plus froids possibles. Le froid transmet le mieux la chaleur dans l’écriture ; les mots les plus calmes peuvent affoler le plus quand on les lit. Dans le bouleversement, dans la puissance de l’émotion, de l’instinct, il y a des choses qui me viennent, très proches de cette manière que j’ai de vous répondre ; et puis il faut nettoyer un petit peu tout ça de ce qui reste de convention. Ce qui est conventionnellement littéraire, ce qui n’est que joli, il faut l’enlever; il faut marcher droit à la muraille de flammes, tout droit, il ne faut pas craindre. Et si le texte présente des arrêts, des reculs, des timidités, – mais ce que je dis là ne vaut que pour moi – il faut les supprimer.

Je résume : la foudre d’un bouleversement, le désir de transmettre ce bouleversement aussi pur qu’il m’a défait, et ensuite pour ça, écrire au plus près, et puis faire quelques minimales corrections, enlever ce qui est revenu, au moment où j’écrivais, de ma part conventionnelle, de ma part habituelle. C’est un travail et ce n’est pas un travail. Est-ce qu’un nuage travaille ? Est-ce que le rouge-gorge, quand il bombe son petit gilet rouge, travaille ? Est-ce que le chat, quand il dort enroulé en mandala sur lui-même, travaille ? Peut-être. Alors, oui, c’est un travail, mais dans ce sens-là.

 

Quand on lit vos livres, on voit le Christ un peu partout. Quelle est votre relation à Jésus-Christ ?

Répondre cette question est difficile ; je risque de verser dans l’impudeur, comme si vous me posiez une question sur un amour personnel. D’ailleurs c’est de cet ordre-là. Je dirais, si vous me permettez, et si ça peut amener un sourire entre nous et à ceux qui liront cette parole, que ma relation au Christ est exactement celle que j’ai avec vous, en ce moment.

 

De tous vos livres, lequel vous tient le plus à cœur ?

La Part manquante. C’est le livre où, pour la première fois, toutes les pièces du puzzle s’assemblent

 

 

UN BRUIT DE BALANÇOIRE

Christian Bobin

L’Iconoclaste

112 p. – 19 €

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