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Florian Michel et Yann Raison du Cleuziou : la France, la droite et le christianisme

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26 décembre 2022

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Ce livre manquait à la France : l’histoire du catholicisme de droite depuis la dernière guerre n’avait jamais été étudiée systématiquement, ce qui constituait une incongruité lorsqu’on sait que le cœur du catholique français moyen a toujours penché de ce côté. Réunissant une vingtaine de spécialistes, les universitaires Florian Michel et Yann Raison ont relevé le défi avec brio : de la Libération à la Manif pour tous, cette somme retrace une histoire tourmentée, glorieuse et divisée. À compulser absolument.
Dossier-Yann Raison de Cleuzio et Florian Michel 2 © emmanuelle marchadour

Depuis sa publication le 21 octobre, quelle a été la réception du volume ? 

Florian Michel : Les premiers articles ont suscité un bel enthousiasme autour du livre. J’observe cependant deux bémols aux extrémités de la gamme. On nous a reproché de ne pas traiter avec toute l’ampleur nécessaire les belles contrées de « Tradiland ». En symétrique inversée, une radio bien en vue a porté la voix de la génération des cathos-de-gauche de 70 ans (et plus) : oser critiquer les maîtres René Rémond et Émile Poulat serait un crime de lèse-majesté ; souligner le fait majoritaire droitier parmi les catholiques serait une faute tactique, etc. Il y a dans ces remarques quelques traces de narcissisme. Notre volume n’est pas un acte de militance. Le projet n’était pas de faire un « agrandi » sur quelques têtes d’épingle ; mais de proposer une large fresque sur 80 ans d’histoire de France. 

Ce livre n’existait pas : comment expliquer cette lacune dans l’histoire des idées ? 

FM : Un ensemble d’éléments expliquent la parution de notre travail au Seuil, en 2022. Le contexte politique récent en est un : après les épisodes LMPT, Fillon, Marion Maréchal, Zemmour, l’objet politique des « droites catholiques » (le pluriel est crucial) ne peut plus guère être caché sous le tapis. Cet objet interroge et pose en retour, sur les décennies antérieures, une série de nouvelles questions : quid de la continuité/discontinuité de l’histoire de ces droites ?


« En France, les citoyens catholiques votent tout au long du XXe siècle très majoritairement pour des partis de droite »


Florian Michel

Il y a également, je crois, un effet générationnel : on mesure mieux aujourd’hui à la fois les grandeurs et les biais des maîtres passés de la sociologie politique. René Rémond, que j’aime beaucoup par ailleurs, refusait ainsi de traiter à fond la question des droites catholiques pour l’après-1945. Il n’ignore certes pas le sujet, mais il ne le traite pas, sauf comme il le dit en « profil perdu ». Les raisons de son choix sont multiples : pas de politique dans la maison du bon Dieu, puisque l’Église doit éviter de diviser le troupeau ; positionnement mendésiste de l’auteur, au moment où il écrit La Droite en France (1954) ; intime conviction chez Rémond que la « droite catholique » représente le passé, que les catholiques passent doucement à gauche, que la droite se sécularise, etc. Tout n’est pas du reste faux dans le modèle de René Rémond – bien sûr – mais cela explique pourquoi il n’existait pas de synthèse.

Y a-t-il une situation particulière à la France ? 

FM : En France, les citoyens catholiques votent tout au long du XXe siècle très majoritairement pour des partis de droite (entre 60 % et 75 % selon le contexte électoral). La comparaison avec les pays étrangers aide à comprendre la singularité française. La Révolution a eu un impact majeur. Le binôme si français « tradition républicaine anticléricale » / « tradition catholique contre-révolutionnaire » structure l’histoire de France quasiment de la Révolution jusqu’à 1945. En Allemagne, en Belgique, en Italie, en sens contraire, il existe ou a existé des partis dits de « démocratie chrétienne », qui ont concentré le vote catholique. 

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Aux États-Unis, de nos jours, le vote catholique se divise à parts presque égales entre les Républicains et les Démocrates, alors que jusqu’au seuil des années 1980 le vote catholique était plutôt acquis au Parti démocrate. Aujourd’hui, aux États-Unis, la plupart des immigrés sont catholiques – des Philippines, d’Amérique centrale ou d’Amérique du Sud – et alimentent la base populaire du Parti démocrate. En France, les immigrés sont pour la majorité de culture musulmane et s’intègrent dans les gauches. L’histoire, dans la longue durée, et la sociologie migratoire expliquent – entre autres – cette singularité française.

Quelle est l’influence de la Collaboration sur les événements ultérieurs ? 

FM : Cette influence est complexe et à tout le moins diffuse. La Libération entend remettre les pendules à l’heure française. Les droites sont défaites dans les urnes, discréditées sur le plan politique, à cause de la Collaboration effective, ou par le fait d’avoir voté les pleins pouvoirs à Pétain en 1940. En 1945, le procès de Charles Maurras est en soi un symbole. En histoire, il y a un bon volume intitulé le « syndrome de Vichy », sur la longue durée des traces de la guerre civile, ainsi qu’une enquête fouillée, dirigée par René Rémond justement, sur Paul Touvier, qui incarne la figure du haut-fonctionnaire catholique et pétainiste. Les réseaux pétainistes ne disparaissent pas. Leur influence est perceptible dans les prétoires notamment : Isorni pour Pétain, Trémolet de Villers pour Touvier, etc.

Il y a cependant cas étrange du MRP, qu’on ne sait classer de quel côté de l’échiquier : quelles furent les conditions de son apparition et de sa disparition ? 

FM : Le cas du MRP est en effet très étrange, quand on le compare aux pays voisins de tradition démocratechrétienne : croissance fulgurante en 1944, avant un lent déclin jusqu’à sa dissolution en 1966. Étrange dans l’attelage qu’il propose : selon la formule célèbre, qui n’est pas tout à fait juste, le MRP tente de mener au centre une politique de gauche, avec des électeurs de droite.


« Au sein des droites, les mouvements littéraires ont une influence importante dans l’actualisation et la transmission d’une posture anti-moderne d’inspiration catholique »


Yann Raison du Cleuziou

Étrange également dans les détestations qu’il suscite : vu de gauche, il est de droite ; vu de droite, il est de gauche, alors qu’il n’est pas marxiste et ne propose que la « révolution par la loi ». Son nom concentre les moqueries : Mouvement des Révérends Pères (les pays de chrétienté plébiscitent le MRP), Machine à Recycler des Pétainistes, ce qui est drôle, mais injuste, etc. Le vénérable Robert Schuman, l’âme du MRP, a vu son procès de béatification ouvert à Rome. Georges Bidault, le successeur de Jean Moulin à la tête du CNR, finit son existence du côté de l’Algérie française. Victime du jeu politique, le MRP l’est aussi de la fragmentation, des tensions et des recompositions au sein des droites françaises. 

Le lefebvrisme est-il spécifique à ces droites françaises ? 

FM : L’intégrisme n’est pas essentiellement un phénomène français. Au sein de la minorité conservatrice au Concile, le fameux Coetus Internationalis Patrum, il y a certes des Français, mais on trouve aussi des Brésiliens, des Italiens, etc. Depuis les années 1960, il y a une globalisation de l’intégrisme dans la planète catholique. Et cependant, en son origine, la dimension française est très marquée, avec un enracinement très prononcé dans l’histoire douloureuse des droites (condamnation de l’AF en 1926, décolonisation, etc.) 

La génération Jean-Paul II, liant patriotisme, raison et foi, a-t-elle changé la donne ? 

Yann Raison du Cleuziou : Oui, plus que les lefebvristes parce qu’ils sont restés doublement intégrés à la vie ecclésiale et à la vie politique. Leur posture est conservatrice, ils n’absolutisent pas le passé mais n’acceptent pour autant le changement que dans la mesure où il ne remet pas en cause ce qu’ils estiment essentiel. Leur combat ne va pas être la défense du latin, mais la préservation des disciplines, du rapport à l’institution et au pape qui contrent l’individualisme spirituel, ainsi que le maintien de la justification extra-mondaine de la pratique cultuelle : le Salut. Face aux excès de la pastorale post-conciliaire, ils s’approprient la transmission de la foi pour mieux en contrôler l’orthodoxie, que ce soit au sein de leurs familles, de mouvements de scoutisme, de paroisses privilégiées ou de communautés nouvelles.

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Ils incarnent une forme de résistante déférente face aux évêques et au clergé diocésain. L’élection de Jean-Paul II va leur permettre d’affirmer leur pleine légitimité en tant que catholiques car ils se font les relais du pape dans bien des diocèses peu enthousiastes à l’égard de son magistère. En politique, ils ont intégré le cadre de la laïcité, savent être des partenaires de l’État et des partis de la droite de gouvernement. Ils n’abusent pas de l’étiquette catholique et privilégient la discrétion pour gagner en influence. Dans le livre, le chapitre consacré aux Associations familiales catholiques montre bien les bénéfices de cette stratégie de modération. Les AFC acceptent par exemple de participer aux entretiens préalables à l’avortement quand d’autres mouvements pro-vie y voient une compromission inacceptable. 

Le pape Jean-Paul II tranchera en faveur des AFC. Rétrospectivement, le gain de cette stratégie, c’est que ces catholiques conservateurs ont su garder une compétence politique réelle, contrairement aux catholiques plus radicaux qui idéologisent leur combat, ce qui est souvent un signe d’impuissance. Reste que de la même manière que le pape Jean-Paul II a fini par être enfermé dans l’image d’un opposant au préservatif, la focalisation de ces catholiques sur les questions de morale sexuelle a fini par les affaiblir, d’autant plus dans un contexte marqué par la révélation des abus sexuels dans l’Église.

Du point de vue littéraire et artistique, n’y a-t-il pas quelque chose qui soit propre au catholicisme de droite en France, que l’on pourrait nommer « romantisme » ? 

YRC : Albert Thibaudet a écrit que la littérature était devenue « le quartier général de la réaction » car l’évolution de la société avait contribué à faire perdre à la contre-révolution catholique toute pertinence politique. Celle-ci aurait donc mué en esthétique et se serait perpétuée dans la littérature. Je crois que c’est assez juste et qu’au sein des droites, les mouvements littéraires ont une influence importante (l’école de l’Action française ; les hussards ; les néo-réactionnaires) dans l’actualisation et la transmission d’une posture anti-moderne d’inspiration catholique.


« Ce que montre le livre, c’est que les catholiques de droite furent aussi d’ardents modernisateurs de la société française. Tout particulièrement entre 1945 et 1968 »


Yann Raison du Cleuziou

Il s’agit là d’une forme de romantisme structuré par le regret du monde qui disparaît, le culte des ruines du catholicisme, la nostalgie de l’éthique aristocratique ou chevaleresque, un penchant pour la philosophie antique ou la théologie du Moyen-âge, et le rejet de la culture de masse des sociétés démocratiques et capitalistes. Ce romantisme joue dans l’acquisition du capital culturel qui distingue souvent les catholiques conservateurs ou réactionnaires au sein des droites. Il n’est pas surprenant que leur influence s’exerce à travers la presse car ils sont omniprésents dans les pages idées ou culture. Leur conception très intellectuelle de la politique est souvent abstraite et difficile à convertir en lignes d’action efficaces.

Pourquoi le catholique de droite se sent-il toujours le défenseur d’un ordre précédent qu’il n’a pas établi ? N’y a-t-il pas un risque pour les droites catholiques de devenir une image des anciennes gauches ? 

YRC : Ce que montre le livre, c’est que les catholiques de droite furent aussi d’ardents modernisateurs de la société française. Tout particulièrement entre 1945 et 1968. La Ve République du général de Gaulle consonne avec le concile Vatican II de Jean XXIII. Il s’agit dans les deux cas d’une recherche d’un nouvel équilibre entre tradition et innovation. C’est un catholique de droite, Lucien Neuwirth qui, avec le soutien du général de Gaulle, a fait légaliser l’usage de la pilule contraceptive en 1967. Reste qu’après 1968, l’accélération du changement social fait basculer le catholicisme et le gaullisme du côté du conservatisme. 

Depuis, une partie du peuple des catholiques de droite descend dans la rue à chaque fois que la gauche arrive au pouvoir : en 1984 pour l’école ; en 1999 contre le PACS ; en 2012 contre le mariage gay. À chaque fois, une partie des centristes glisse vers le conservatisme ou la réaction par refus du changement. Cela explique en partie pourquoi la démocratie-chrétienne si forte en 1945 s’est étiolée depuis et pourquoi les conservateurs restent visibles malgré leurs échecs successifs. Ce rapport au changement n’est pas sans incidences spirituelles et théologiques car la production doctrinale des catholiques de droite est surdéterminée par l’agenda sociétal des gauches. 

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À ce titre, le catholicisme est parfois enfermé dans une fonctionnalité sociale. Comme l’écrivait l’historien Alphonse Dupront, il sert « d’incarnation sacrale du temps », sa symbolique est mobilisée pour « sacraliser », c’est-à-dire protéger d’une altération menaçante certaines formes de l’organisation sociale qui se trouvent marginalisées par un changement nouveau. La foi de certains militants tend à devenir le reflet inversé des tendances dominantes.

N’est-ce pas, paradoxalement, toujours autour d’une figure de l’ennemi (le genre, le musulman, le désordre naturel, hier le juif) que les rangs se resserrent ? 

YRC : Il y a effectivement une certaine permanence de la manière dont les catholiques conservateurs et réactionnaires construisent la figure de l’ennemi depuis l’anticommunisme des années 1950. Du marxisme à la « théorie du genre », ils dénoncent le rôle subversif des idées, la contagiosité des pratiques et l’aveuglement des élites. C’est, il me semble, depuis la Révolution française que l’obsession de l’ennemi est montée en puissance dans le catholicisme de droite. Fut un temps où les mouvements internes de la théologie ou de l’imaginaire catholique influaient sur la société ; désormais c’est l’évolution de la société qui influe sur l’imaginaire des catholiques. Ainsi, la sécularisation de la société ne fait pas que réduire le périmètre du christianisme, elle le transforme de l’intérieur.


Florian Michel est maître de conférences en histoire contemporaine à Paris I. Il est notamment l’auteur d’Étienne Gilson, une biographie intellectuelle et politique (Vrin, 2018) et d’une introduction à Hélène Izwolsky (Au temps de la lumière. Une catholique russe au cœur du renouveau spirituel et intellectuel, Salvator, avec Baudouin de Guillebon)

Yann Raison du Cleuziou est maître de conférences en sciences politiques à l’université de Bordeaux. Grand connaisseur du catholicisme contemporain, il a notamment publié Qui sont les cathos aujourd’hui ? (DDB, 2014) et Une Contre-révolution catholique. Aux origines de la Manif pour tous (Seuil, 2019)


À la droite du père. Les catholiques et les droites de 1945 à nos jours de Florian Michel et Yann Raison du Cleuziou
Seuil, 784 p., 29 €

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