Skip to content

Pierre Robin : souvenirs de mon printemps antiraciste (1985)

Par

Publié le

17 juillet 2020

Partage

Auteur récent de L’Esthétique Contre-Cool, essai illustré contre la coolitude et ses ravages en milieux urbain et culturel, Pierre Robin nous propose un regard sur l’actualité via ses souvenirs, préjugés et obsessions. Envers et contre-cool !

La riche actualité diversitaire me ramène aux temps pas si lointains où ce riant paysage sociétal s’est mis en place. Rappel des épisodes précédents: en quelques mois l’« état de grâce » mitterrandien de 81 a vécu, la droite gagne toutes les partielles dès 82 ; en 83, au printemps, des dizaines de milliers d’étudiants et jeunes manifestent, souvent violemment, sous la direction de groupes de droite et d’extrême droite, contre la loi Savary, en un remake inversé et surprenant de mai 68, contre lequel Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur, enverra – c’est une première – des voltigeurs à moto et à trique – je les verrai d’assez près (ce aux applaudissements d’une gauche qui fustigera, en 86, ces mêmes voltigeurs après la mort de Malik Oussekine) ; en septembre, le FN commence à faire des vagues électorales à Dreux et la droite se pose la question d’alliances avec lui.

Au printemps 1984, des centaines de milliers de catholiques et droitistes font reculer le gouvernement sur l’école libre, puis à l’été les européennes voient une nouvelle déconfiture du PS et une percée historique du FN. Moi-même je cédais à l’euphorie : tout paraissait possible en cet été 84, notamment une disqualification historique de la gauche, quinze ans après mai 1968 !

PETITES MAINS, GROS MOYENS

Mais fin 83, le relatif succès de la « marche des beurs » (le mot apparaît alors), avec quelques milliers de jeunes issus de l’immigration sillonnant la France à mobylette, a indiqué à certains conseillers de l’Élysée – souvent d’ex-trotskystes mitterrandisés comme Julien Dray – que la dénonciation du racisme pouvait redonner de l’air à une gauche asphyxiée. Bref, SOS Racisme est créé en octobre 84 et sur son berceau se penchent de drôles de fées: caciques du PS, ex-gauchistes et gauchistes, patrons de gauche, pubeux, sionistes rive gauche et chrétiens roses, et – déjà – la quasi-totalité des médias et la majorité des intellos et artistes.

Déjà se met en place ce qu’un Finkielkraut appellera « l’alliance de la banlieue et du show-biz », patronnée par Jack Lang, manipulateur en chef de Mitterrand en secteur jeune et culturel.

J’entends parler pour la première fois de la chose dans un reportage télé sur un meeting de lancement de SOS à la Mutualité : Marie-France Pisier et Philippe Noiret y apportent le parrainage de la gauche chic. Au même moment, Yves Saint-Laurent, c’est-à-dire Pierre Bergé, lance Globe, luxueux magazine qui, sous la direction de gens comme BHL et Georges-Marc Benamou, va faire de l’antiracisme un must branché. Déjà se met en place ce qu’un Finkielkraut appellera « l’alliance de la banlieue et du show-biz », patronnée par Jack Lang, manipulateur en chef de Mitterrand en secteur jeune et culturel.

Certes, le plan com’ était réussi: une figure de proue métisse et jeune en veste mode et à nom et prénom hollywoodiens, et un insigne de reconnaissance, une petite main jaune comme une certaine étoile, qui va fleurir en quelques semaines à des dizaines de milliers de revers – souvent les mêmes qui quatre ans plus tôt arboraient l’insigne de Solidarnosc. Avec en plus un slogan trop banlieue pour être honnête, « Touche pas à mon pote ». J’ai compris l’impact du truc quand j’ai vu Mourousi, réputé « assez à droite », l’arborer à son journal (avant de devoir le retirer sous les protestations de téléspectateurs). Un groupuscule que je fréquentais lancera sur Paris un concours d’arrachages de mains jaunes. Mais enfin on en croisait des dizaines par jour à Paris: la mayonnaise mitterrandienne avait pris !

Lire aussi : Déculturation Massive

Mais le jour J pour SOS, ce fut donc le samedi 15 juin 1985, la grande fête des Potes à la Concorde, sur le modèle des concerts londoniens de Rock against racism, animée par le regretté Guy Bedos et les artistes français les plus en vue du moment: la « balavoinisation » de la variété française était en marche. Je me suis rendu sur les lieux avec un ami en début de soirée : tout de suite, l’évidence de la foule, une foule jeune, métissée en effet, et assez rock.

C’était la civilisation néo-banlieusarde, popularisée par Coluche et d’autres, où les blousons noirs et loubards blancs d’antan étaient (grand) remplacés par une autre jeunesse, qui s’invitait bruyamment dans la vie politique. On a traversé cette masse, au sein de laquelle nous faisions tache avec nos blazers, suscitant des regards étonnés. Et puis on a regagné notre QG du Washington Square, un bar des Champs-Élysées fréquenté par l’extrême droite bécébégé. Là on a dû boire et rire, mais un peu jaune : on avait compris que rien ne serait plus comme avant et qu’on entrait dans un sacré tunnel politique et culturel.

La grande mutation française a vraiment commencé voici 35 ans.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest