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Éric Reinhardt : entretien avec un dramaturge total

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Publié le

16 septembre 2020

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C’est l’un des poids lourds du roman français contemporain, et son nouveau livre, Comédies françaises, l’évènement de cette rentrée 2020. En cette époque étriquée, rencontre avec un écrivain qui rend au roman tout son impact.
Reinhardt

Votre livre tient de l’enquête historique, du roman initiatique, du croquis de mœurs, des retournements de polar, de l’arrivisme parisien et des scènes de la bourgeoisie provinciale… Avez-vous voulu compiler au sein d’un seul roman la plupart des formes littéraires les plus typiquement françaises ?

Je n’avais pas vu les choses sous cet angle, mais vous avez raison. Ce que j’avais en tête, c’était d’écrire un roman ample et ambitieux dans sa capacité à embrasser le champ le plus étendu possible. Comme je l’avais déjà fait, en particulier dans Cendrillon, j’oppose ici des chapitres de différents registres : romanesque et intime, poétique, d’un côté ; féroce, polémique et sarcastique, drôle j’espère, de l’autre ; et enfin documentaire, avec une véritable enquête sur les tout débuts d’internet et les arcanes du pouvoir politique en France dans les années 1970. Les formes composites, les ruptures de ton, les contrastes de tessiture, c’est une esthétique que j’apprécie.

C’est un roman sur le déclassement français. Ce thème ne hante-t-il pas l’imaginaire littéraire du pays depuis une vingtaine d’années ?

On ne peut que sentir un fort décalage entre la place qu’occupe la France actuellement, une place assez secondaire, tant sur les plans économique que culturel, et celle qui a été la sienne pendant des siècles, jusqu’à une période récente. En effet, c’est comme si nous courions, nous Français, après quelque chose que nous avions perdu, un rayonnement, une influence, une considération inspirée aux autres par ce que nous représenterions. C’est notre passé qui fascine le monde, pas ce que nous sommes aujourd’hui. C’est incontestable. Je pense que le peuple français en souffre. C’est l’une des lignes de force de mon roman, mais sous-jacente, discrète.

Votre héros, Dimitri, voudrait écrire deux livres : celui sur le sabotage de l’invention de Louis Pouzin ; et un autre sur une journée de 1942 où Max Ernst livre à Jackson Pollock la technique du dripping. Vous établissez donc un lien entre ces deux événements…

Dans cette économie narrative de l’instant décisif qui est celle qui préside aux destinées de mon roman, j’isole deux événements relativement récents qui ont grandement réorienté les rapports de force internationaux : le déplacement de l’épicentre artistique mondial de Paris à New York dans l’immédiat après-guerre ; et la création d’internet aux États-Unis plutôt qu’en France ou en Europe, où il aurait pu naître. Je pense que dans la vie des civilisations comme dans celle des individus, il y a des événements précis qui ne sont pas sans répercussion décisive.

C’est notre passé qui fascine le monde, pas ce que nous sommes aujourd’hui. C’est incontestable. Je pense que le peuple français en souffre. C’est l’une des lignes de force de mon roman, mais sous-jacente

Sans être historien, et en me reposant sur ma seule intuition d’écrivain, j’établis un lien entre ces deux événements en ceci qu’ils ont été pensés et initiés par les Américains comme deux moments délibérément offensifs, dans le cadre d’une guerre de conquête planétaire qui n’a depuis jamais faibli. La CIA a été missionnée pour promouvoir, à l’insu des artistes eux-mêmes, l’expressionnisme abstrait new-yorkais dans le reste du monde, comme une manifestation de montée en puissance symbolique ; et Arpanet a rusé en s’accaparant le datagramme de Louis Pouzin à son seul profit, quand nous étions, en Europe, dans un esprit de coopération internationale, parce que les Américains avaient compris avant tout le monde que les réseaux de transmission de données étaient le champ de bataille de l’avenir : oui, en effet, on peut dire que la montée en puissance des États-Unis depuis les années 50 jusqu’à aujourd’hui s’est faite à la faveur d’une stratégie dont ces deux événements peuvent être considérés comme des étapes essentielles.

Vous rappelez d’ailleurs l’arrogance stupéfiante d’André Breton alors qu’il est réfugié aux États-Unis avec de nombreux surréalistes durant la Seconde Guerre mondiale.

J’avais oublié à quel point les artistes français, ou disons parisiens, donc européens, étaient les Rois du monde lorsqu’un certain nombre d’entre eux se sont installés à New York en 1942, arrivant en territoire conquis comme des starlettes de cinéma et prenant les Américains pour de complets abrutis : ils détenaient un pouvoir effectif et symbolique considérable. De ce point de vue, le complexe de supériorité, l’arrogance, la suffisance de Breton lors de son séjour aux États-Unis sont savoureux compte tenu de ce qui n’allait pas tarder à se produire : un total renversement des rapports de force. Breton, face à la société américaine, se comportait comme si ses seules qualités fantastiques étaient suffisantes pour le prémunir à jamais d’un quelconque déclassement.

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Il est étrange que Breton, qui pourtant était un visionnaire, soit à ce point passé à côté de l’Amérique, sans pressentir le moins du monde ce qu’elle allait devenir, à l’inverse de Paul Morand par exemple. Ainsi, on ne peut pas ne pas mettre en relation cette aveugle suffisance de Breton face à la réalité américaine avec la suffisance et l’aveuglement des éminents spécialistes français des télécoms, ou de quelqu’un comme Ambroise Roux, face à l’imminente émergence de l’informatique dans notre société : ils se pensaient l’un et l’autre les meilleurs. D’ailleurs, les savoureux hasards de la réalité font qu’Ambroise Roux était un très grand fan d’André Breton…

Assez régulièrement, votre livre vire au pamphlet. Sa cible : la haute bourgeoisie française. Non pas tant, d’ailleurs, par obsession antibourgeoise : vous semblez reprocher avant tout à cette caste de n’avoir pas su jouer son rôle historique. La France est-elle malade de sa bourgeoisie ?

C’est l’opinion de mon personnage en tout cas. Sa jeunesse et son idéalisme lui permettent d’exprimer des points de vue tranchés et excessifs derrière lesquels je me retranche, moi, pour faire passer des sensations, des intuitions ou des sentiments qui sont les miens… Les problèmes que nous rencontrons en ce moment dans nos sociétés d’opinions, de communautés et de clivages n’ont jamais autant nécessité de nuances, mais je pense aussi que la satire, l’humour et le sarcasme, par leur énergie, sont des armes de combat à ne pas négliger. Il y a des faits de société qu’on ne peut saisir avec autant d’acuité que dans la rapidité, la fulgurance et les schématisations de la saillie ironique.

Après, il n’est pas contestable que les Américains se sont révélés être, ces dernières décennies, de plus grands entrepreneurs, de plus grands inventeurs, de plus grands conquérants que les Français

Après, il n’est pas contestable que les Américains se sont révélés être, ces dernières décennies, de plus grands entrepreneurs, de plus grands inventeurs, de plus grands conquérants que les Français. Ils témoignent d’une volonté de conquête et de domination qui fait cruellement défaut, il me semble, et je ne sais comment l’expliquer, aux entrepreneurs français. C’est comme si la bourgeoisie française, héritière de l’aristocratie, entretenait un patrimoine, consolidait des positions établies, se contentait de jouir de ses acquis, quand à l’inverse les Américains, héritiers du Far West, avançaient vers l’inconnu en ouvrant de nouveaux territoires où s’implanter et à faire fructifier, quelque chose comme ça.

À vous lire, on retire l’impression qu’Ambroise Roux, le PDG de la CGE et redoutable lobbyiste des années 70, a vraiment agi comme un traître du point de vue de nos intérêts nationaux.

Je ne le présente pas comme un traître. Il est la figure de l’homme dominant, assoiffé de pouvoir et d’argent et qui s’est fait passer, pendant des décennies, par pure habileté intellectuelle, pour un visionnaire, une sorte d’oracle. Il avait l’oreille de Pompidou, de Giscard et de Mitterrand, qu’il conseillait, ce qui n’est pas donné à tout le monde : il était donc extrêmement doué, extrêmement intelligent. Mais Ambroise Roux n’a pas vu ce qui était en train de se profiler, il fonctionnait selon d’anciennes normes et était incapable de créer de nouvelles réalités : il gérait le patrimoine, en entretenant d’excellentes relations avec les pouvoirs publics pour faire fructifier ses affaires. C’est la figure même du conservateur.

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Dans le fond, il n’était pas un entrepreneur (au sens où l’entendent les Américains), il était une figure d’autorité, d’ordre, de pouvoir, d’influence, de classicisme et de prestige social comme en raffolent les Français. Ambroise Roux est resté, jusqu’à aujourd’hui, un modèle et un objet de fascination pour beaucoup de gens dans la bourgeoisie et le monde des affaires, alors qu’à l’inverse on se moque volontiers, en les caricaturant, des start-upers californiens en tongs et bermudas fleuris…

Avez-vous écrit ce livre également pour réparer une injustice, celle commise envers Louis Pouzin, l’inventeur français d’internet ?

Oui, tout à fait. L’histoire du datagramme de Louis Pouzin écarté par les pouvoirs publics français était connue des spécialistes, on la trouvait racontée sur des sites dédiés aux geeks. Mais pour le grand public, en France comme à l’étranger, internet est la géniale et prodigieuse invention des seuls Américains d’Arpanet, ce qu’Orange et les télécoms françaises ont tout intérêt à corroborer vu que c’est de leur faute, par manque de vision, si internet n’a pas été créé en France…

J’espère que grâce à ce récit nul n’ignorera plus, à terme, que Louis Pouzin a été l’un des pères d’internet, et que la France a raté un rendez-vous capital

Pour que les choses, dans le domaine de l’histoire, soient reconnues pour ce qu’elles ont réellement été, il leur faut un récit, c’est une loi générale. Sans récit, pas de vérité établie. C’était l’une des ambitions de mon roman et j’espère que grâce à ce récit nul n’ignorera plus, à terme, que Louis Pouzin a été l’un des pères d’internet, et que la France a raté un rendez-vous capital.

Votre livre est aussi une profonde méditation sur le sens même de la destinée, entre théories occultes, hasard objectif, intuitions visionnaires ou projections ratées. Ainsi de la fascinante errance amoureuse de Dimitri en quête d’une inconnue croisée plusieurs fois dans des circonstances toutes différentes…

Il y a une phrase de Balzac que j’ai toujours beaucoup aimée qui dit que si la foi est nécessaire dans la vie religieuse, elle l’est encore davantage dans la vie sociale. Croire en sa bonne étoile, la question de la chance, penser qu’il va nous arriver des choses étonnantes, essayer de se concilier les grâces du hasard, penser que l’on sera rétribué de sa sincérité par le réel, c’est une attitude de ferveur que j’ai adoptée très jeune et qui est aussi celle de Dimitri dans le livre. C’est étrange parce que je ne suis pas du tout versé dans les sciences occultes et la parapsychologie mais, à l’égal d’André Breton, je pense que le réel est habité, je pense qu’il y a des choses qui se produisent parce qu’on les a vraiment voulues et appelées de toutes les forces de son esprit, je pense qu’il y a des courants souterrains qu’il faut savoir saisir…

Il y a une dimension érotique de la narration, la femme désirée l’étant toujours plus à mesure qu’elle s’inscrit dans une histoire où se combinent hasard et reconnaissances. À l’ère des applications de rencontre ou du sexe récréatif, et donc mécanique, nous dirige-t-on vers une désérotisation des rapports amoureux par défaut de récit ?

Il y a, en tout cas, il me semble, un début de désérotisation de la rue, de la ville, du quotidien : les rencontres inopinées de type Nadja sont devenues relativement difficiles aujourd’hui, parce qu’il y a désormais un inter dit qui pèse sur la rencontre dans le monde réel (par opposition au virtuel), métro, parc ou terrasse de café. Mais les mêmes qui refusent cette relation poétique au réel au nom de leurs principes (respectabilité) se montreront leur sexe sur Tinder, chez eux, le soir venu, après trois verres de blanc et quatre messages échangés avec une inconnue, un inconnu. Je ne suis jamais sorti de chez moi le matin sans me dire qu’il allait peut-être m’arriver quelque chose d’extraordinaire, que j’allais faire une rencontre magique. Cette mythologie et j’allais dire cette poétique de la rue, de la ville, héritées de Baudelaire, de Nerval, de Breton, est en voie d’extinction (à part chez quelques jeunes poètes et dandys des deux sexes), parce que pour la majorité d’entre nous, le réel, aujourd’hui, là où ça se passe, c’est nos écrans de téléphone : le réel c’est Instagram, c’est Facebook, ce sont ses SMS et ses mails, pas la rue, pas le ciel.

Propos recueillis par Romaric Sangars

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