Fin mai, prenant tous les commentateurs et leurs pronostics de court, le président du gouvernement espagnol Pedro Sanchez a annoncé à ses concitoyens, après un échange avec le roi Felipe V, la dissolution du Parlement – et donc la tenue d’élections législatives anticipées le 23 juillet prochain. Cette décision surprise fait suite à la défaite de la gauche lors des élections municipales et régionales du 28 mai dernier. Les élections municipales ont été remportées par le Parti populaire (PP), positionné à droite de l’échiquier politique, qui totalise 31% des suffrages exprimés, soit 2 millions de voix supplémentaires par rapport au dernier scrutin il y a quatre ans. Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) n’est lui parvenu à rassembler que 28% des électeurs. Le mouvement de gauche a donc perdu de grandes villes dans la bataille (dont Valence, Séville, Valladolid). Les élections régionales avaient elles lieu dans douze des dix-sept régions autonomes espagnoles. Grâce à ses excellents résultats électoraux, le PP a conservé les deux territoires qu’il possédait déjà, et a raflé six des dix régions qui étaient jadis sous la gouvernance du PSOE.
En Espagne, la gauche représentée par le PSOE de Pedro Sanchez est au pouvoir depuis 2018. Au vu de la conjoncture économique actuelle, entachée par la guerre en Ukraine et les sanctions économiques qui en découlent, bon nombre d’Espagnols se déclarent satisfaits du bilan de Sanchez. De fait, le PSOE est parvenu à augmenter de manière significative le salaire minimum (+47 % depuis 2018), à réformer sans encombre le marché du travail, à limiter l’inflation à 4 % et à maintenir une croissance économique stable. Cette réussite économique a des conséquences directes dans le domaine social. Ainsi, le chômage est en baisse constante, et est revenu au niveau qu’il occupait avant la crise ukrainienne. Au regard de ce bilan économique, on aurait pu aisément penser que le PSOE serait le grand gagnant des élections… Mais le bilan n’est pas uniquement économique.
Les raisons d’un échec
Effectivement, le gouvernement a été au cœur de plusieurs polémiques. Sur le plan sociétal, le PSOE est à l’origine de lois qui ont suscité la controverse au sein de la population espagnole. Tout d’abord, en octobre 2022, une loi sur le consentement sexuel intitulée « Solo sí es sí » était présentée par le gouvernement qui la qualifiait de « grande conquête féministe ». Avant la promulgation de cette loi, les « abus sexuels » étaient juridiquement parlant distincts des « viols ». Ainsi, les peines allouées étaient dissemblables. Afin que le viol soit reconnu, la victime devait prouver qu’il n’y avait pas eu de consentement de sa part ou la présence de violence. L’objectif du gouvernement était alors de supprimer la catégorie « abus sexuel », moins sévèrement puni par la loi. Cependant, cela a engendré, par répercussion, la réduction de peine de 1 000 condamnés ainsi que la sortie de prison d’une centaine de délinquants sexuels, anciennement condamnés pour abus sexuels.
Ce mécontentement général a été renforcé en février 2023 par l’adoption d’une loi parlementaire, concernant « l’autodétermination du genre », également appelée « loi d’égalité des personnes trans » à partir de 16 ans, prévoyant une possible modification du sexe à l’état civil. La droite (PP et VOX) s’est montré unie dans ses critiques à l’égard de ces deux lois, tandis que la gauche affichait une division palpable. Si la droite ressort victorieuse des dernières élections, elle le doit aussi dans une large mesure à l’usure de la gauche, aux affaires depuis 2018.
Une élection qui rebat les cartes du jeu politique espagnol
Ces derniers résultats ont défini un nouvel équilibre entre les forces politiques espagnoles. En effet, le parti Ciudadanos, formation libérale de centre-droit, a disparu des écrans radars. À la gauche de la gauche, Podemos, qui gouverne au sein d’une coalition gouvernementale avec le PSOE, obtient seulement 3,2 % des suffrages, ce qui l’affaiblit grandement. Vix, la scission droitière du Parti populaire, a su profiter de la dynamique électorale en faveur de la droite. En effet, elle totalise 7,18 % des votes, et devient de fait la troisième force politique au Parlement. La droite radicale est en recul dans une seule région : celle de Madrid, où elle est confrontée à Isabel Diaz Ayuso, représentante au sein du Parti Populaire d’une droite néolibérale, assez conservatrice mais souhaitant se démarquer de Vox avec un discours mesuré sur la question migratoire. Ce sujet est d’ailleurs utilisé par l’intéressée afin de « diaboliser » au nom de la morale les propos tenus par les responsables de Vox.
Si la droite souhaite l’emporter durablement, l’union semble pourtant nécessaire. Le Parti Populaire a besoin des voix de Vox au sein des régions s’il souhaite gouverner. Cependant, comme à l’accoutumé, le soutien de l’extrême droite est jugé encombrant par le PP qui souhaite plutôt donner une image rassurante et modérée pour séduire les centristes. La victoire de la droite en cas d’union est cependant confirmée par les premiers sondages publiés à la suite de la convocation des élections anticipées. Ceux-ci octroient une victoire du PP avec 31% des suffrages, devant le PSOE à 25% et VOX entre 13 et 15%. L’union du PP et de Vox permettrait donc théoriquement à la droite d’obtenir une large majorité relative.
Sanchez joue sa place
Le chef du gouvernement joue quitte ou double. Ces élections anticipées lui permettent de se positionner en grand défenseur de la démocratie espagnole, en faisant appel, selon ses mots, à la « volonté populaire ». Pedro Sanchez s’est donc pleinement engagé dans la campagne, la transformant en un véritable plébiscite. Cependant, cette stratégie comporte évidemment un risque pour le PSOE, celui de voir s’afficher, à l’heure des résultats sur l’ensemble des plateaux de télévision, une majorité de sièges parlementaires obtenus par le PP.





