Les espions pensent-ils différemment à l’ère du numérique ?
Le constant avantage que nous possédons en tant qu’espèce ayant développé une intelligence réside dans le fait d’améliorer notre capacité de décision, pour réduire notre ignorance dans les situations dangereuses auxquelles nous pouvons faire face. Ce but constant s’applique au domaine du renseignement et des services secrets, parce qu’ils servent à améliorer la capacité de décision des gouvernements en leur fournissant les informations que ceux qui ne nous veulent pas de bien – dictateurs, terroristes et criminels de haute volée – cherchent à nous empêcher d’avoir. Le besoin de collecter et de traiter les renseignements n’a pas changé. L’ère numérique suppose cependant que les officiers du renseignement envisagent de nouveaux moyens (ce qui inclut les algorithmes de l’intelligence artificielle) de trier l’information en fonction de sa pertinence à travers une vaste quantité de données globales, de rejeter les informations objet, fausses ou trompeuses et de produire et distribuer les résultats beaucoup plus rapidement qu’avant, pour répondre à l’accélération des besoins opérationnels et à la demande des décideurs politiques, du commandement militaire, du contre-terrorisme et de la cybersécurité.
Ces « 10 leçons sur le renseignement » sont donc elles-mêmes nouvelles à l’ère numérique ?
Non. Ce sont des conseils vieux comme l’Histoire mais qui prennent un sens nouveau dans cette époque. La première leçon est une vérité fondamentale en ce qui concerne notre rapport à la réalité : notre connaissance du monde est toujours fragmentaire, incomplète et souvent fausse. C’est aussi vrai à l’ère numérique que ce pouvait l’être sous l’Ancien Régime. Mais cela a plus de sens encore aujourd’hui parce que les distorsions, les demi-vérités, la désinformation et la manipulation caractérisent beaucoup plus ce que l’on trouve sur les médias et réseaux sociaux. Les opérations de manipulation ont toujours existé, mais elles sont bien plus faciles à exécuter dans l’univers numérique.
Les réseaux sociaux et les nombreux bouleversements entraînés par les technologies numériques changent-ils radicalement la manière dont sont conduits l’analyse et le traitement de l’information de nos jours ?
La seconde leçon en matière de renseignement est aussi une vérité fondamentale : les faits demandent à être expliqués. Le simple fait d’observer une corrélation entre des données n’implique pas forcément une causalité. Même certains faits bien établis peuvent amener à produire des interprétations différentes, comme le sait n’importe quel juriste. Les analystes qui travaillent dans le renseignement doivent répondre à des questions qui commencent par « pourquoi ? » et « comment ? » afin de pouvoir, par exemple, déterminer les responsabilités dans une attaque terroriste ou une cyberattaque. Ces analystes doivent cependant, de nos jours, se fier moins à l’instinct et à l’expérience qu’à des méthodes scientifiques d’analyse de situation pour savoir ce qui se passe sur le terrain ou dans le cyberespace. Ils doivent ensuite justifier leurs conclusions en comparant systématiquement celles-ci avec des hypothèses alternatives et sélectionner celle qui rassemble le moins d’éléments contre elle – et pas forcément celle vers laquelle pointent le plus d’éléments – car si vous cherchez vraiment, vous trouverez toujours une preuve pour confirmer votre hypothèse. C’est exactement le type d’erreur commise en 2003, durant la guerre d’Irak.
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Mon troisième conseil est d’éviter toute extrapolation déductive fallacieuse à partir des seules données. Vous avez besoin d’une explication solide et argumentée aussi bien que d’un ensemble de données suffisant si vous vous hasardez à pronostiquer l’évolution d’une situation. Si les analystes possèdent ces données ainsi que leur interprétation, ils peuvent appréhender les développements futurs en fonction de différentes hypothèses, notamment en fonction des motivations des acteurs impliqués dans telle ou telle situation. Avoir un agent bien en place sur le terrain est très utile afin de déterminer les motivations des adversaires, y compris dans l’univers numérique. Ma quatrième leçon est différente : nous ne devons pas être surpris de notre surprise même si nous avons regardé suffisamment loin pour acquérir une connaissance stratégique des menaces potentielles : nous ne pouvons malgré tout prévoir si, et quand, elles prendront forme.
Dans un ouvrage récent, David P. Goldman avance que la Chine ambitionne de contrôler les technologies décisives du XXIe siècle et en particulier la 5G et les communications quantiques. Pensez-vous que cette ambition menace le travail des agences de renseignement occidentales ? De manière générale, comment ces technologies pourraient à nouveau modifier le travail de renseignement ?
C’est une ambition certaine. Pas seulement chinoise mais également américaine et russe. Ils pensent tous que la domination numérique est la clé de la future puissance globale. Ils investissent tous dans les recherches sur les technologies quantiques. La 5G est une technologie essentielle dans laquelle la Chine a sagement investi tandis que les géants américains choisissaient de l’ignorer. Cela a placé Huawei dans une position forte de compétiteur sur les marchés internationaux. Mais il existe des craintes fondées que même une entreprise privée chinoise ne puisse se prémunir d’être utilisée par le renseignement d’État et, dans un contexte de crise, pour des opérations de sabotage. Il est donc très risqué que nos infrastructures soient dépendantes de cette technologie chinoise. Ainsi se justifient les restrictions imposées aux compagnies chinoises dans le domaine de la 5G, une technologie qui doit être introduite à travers une architecture sécurisée et résiliente. Néanmoins, les États-Unis risquent de demeurer une superpuissance globale dans le domaine des technologies numériques dans un futur proche. Quinze des cinquante premières entreprises mondiales dans ce domaine sont américaines et huit chinoises.
Comment Donald Trump à la tête des États-Unis a-t-il affecté les relations transatlantiques, en particulier dans le domaine de la sécurité ?
Quand je jette un regard sur les quatre années de la présidence Trump, il me semble qu’elles doivent être considérées comme une aberration pour les relations transatlantiques et la conduite des affaires internationales. Les nominations déjà annoncées par le président élu Biden sont rassurantes à cet égard. Nous ne devons pas oublier que Trump fut le coauteur de The Art of the Deal, un ouvrage qui recommande de traiter les négociations selon un schéma gagnant-perdant, ce qui implique de défaire l’adversaire par n’importe quel moyen – et pas une approche gagnant-gagnant dans laquelle toutes les parties cherchent à retirer un bénéfice à l’issue des discussions. Les tweets présidentiels ont servi à désorienter les alliés comme les adversaires, instaurant une lourde atmosphère de suspicion et de doute.
« La Chine, la Russie et les États- Unis pensent que la domination numérique est la clé de la future puissance globale. Ils investissent tous dans les recherches sur les technologies quantiques. »
Au niveau professionnel, les relations transatlantiques dans le domaine du renseignement, de la sécurité et de la défense ont continué à prospérer. Confrontés à des menaces communes et des craintes partagées en ce qui concerne la sécurité du cyberespace, nous entretenons des relations plus fortes que jamais. Les États-Unis restent un allié clé dans l’OTAN et partagent avec l’Europe une croyance commune dans la démocratie et la liberté. Dans le domaine de la politique intérieure américaine cependant, l’influence clivante de Donald Trump continuera à être visible à travers la polarisation de la société par rapport à des sujets sensibles comme les tensions raciales ou la pandémie de Covid-19. Sa base électorale est toujours forte et elle lui a apporté plus de votes en 2020 qu’en 2016. Son insistance à lever des fonds à partir de cette base pour contester, devant de multiples tribunaux, le résultat des élections a plus à voir avec la préparation de l’échéance de 2024. Nous continuerons cependant à subir ce que la fondation RAND a nommé le « déclin de la vérité » et la multiplication des théories du complot sur les réseaux sociaux au cours des quatre prochaines années.
Vous avez servi trois ans au sein de l’OTAN en tant que conseiller britannique pour la défense. Concluriez-vous, à l’instar d’Emmanuel Macron, que « l’OTAN est en état de mort cérébrale » ?
M. Macron a raison de dire que l’Europe doit commencer à penser stratégiquement par elle-même et en tant que puissance géopolitique, aux côtés des États-Unis et de la Chine, mais, ajouterais-je aussi, en raison de son poids économique. Le président Macron répondait à des tweets provocateurs de la part du président Trump quand il avertissait, dans un entretien, que les pays européens ne devaient plus compter sur les États- Unis pour défendre les alliés de l’OTAN. Ce fut une réaction exagérée qui a par ailleurs joué en faveur de la volonté de Trump de forcer les membres européens de l’OTAN à reconnaître dans quelle mesure les États-Unis contribuent financièrement à la défense européenne, un problème de longue date pour le Congrès américain. L’OTAN n’est pas en état de mort cérébrale et je suis convaincu que M. Poutine comprend par ailleurs l’effort continu que produit l’OTAN pour dissuader toute attaque sur le territoire d’un membre de l’alliance et le risque extrême que toute politique aventuriste envers l’OTAN pourrait comporter. J’espère que l’engagement des États-Unis dans l’OTAN, en Europe ou en Asie, sera réaffirmé par Joe Biden.
En quoi pensez-vous que le Brexit risque d’affecter la coopération en matière de renseignement en Europe ?
Le fil conducteur des politiques de défense et de sécurité est le renseignement. L’article 4 (2) du traité de l’Union Européenne insiste sur le fait que les politiques de sécurité sont du seul ressort des États membres. Les agences de renseignement britanniques continueront, à l’extérieur de l’Europe, à approfondir les relations avec leurs partenaires européens, sur une base bilatérale. Et le Royaume-Uni restera un fidèle soutien du Club de Berne qui coordonne la politique anti-terroriste en Europe.
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Au niveau stratégique, le partage des analyses – par exemple entre l’OTAN et l’IntCen à Bruxelles – peut aider à faire mieux comprendre la position britannique au Conseil de l’OTAN et au Conseil Européen, en particulier dans le cas où le Royaume-Uni est invité à participer à des actions collectives. Le Royaume-Uni a peut-être quitté l’UE mais il n’a pas quitté l’Europe et sa sécurité dépend de la sécurité de l’Europe. Des problèmes sérieux restent posés par l’accès à l’information en temps réel, pour les besoins de sécurité, auprès des bases de données de Schengen et autres systèmes d’information. Sans un accord à propos de ces problèmes particuliers, la lutte contre le crime organisé, incluant la lutte antinarcotiques, et contre l’immigration illégale des deux côtés de la Manche risque d’être sérieusement désorganisée.
Est-il possible de se demander « comment pensent les terroristes ? », pour plagier le titre de votre ouvrage, et de quelle manière leur mode opératoire a évolué au cours des dernières années grâce à l’émergence de nouveaux outils de recrutement, de propagande et d’organisation ?
Le discours djihadiste takfiri violent et sous-jacent n’a pas changé depuis l’époque d’Al Qaïda et est toujours alimenté par une perversion des valeurs religieuses. Durant une courte période de temps nous avons pu observer à quoi ressemblait un territoire sous l’emprise d’individus animés par des croyances aussi extrêmes, avec l’avènement de l’État Islamique en Irak et en Syrie. Nous avons été témoins d’atrocités commises envers des otages ou des prisonniers, ainsi que d’un très haut degré de misogynie et de soumission des femmes, d’homophobie et de violence extrême. Les terroristes ont cependant été contraints, par l’accès des forces de sécurité et agences de renseignement occidentales aux communications numériques, et l’usage par les États-Unis de frappes de drones, à faire évoluer leurs tactiques.
La mise en œuvre de complexes opérations terroristes, conduites de l’étranger est devenue trop risquée pour eux et ils ont eu recours à la place à leurs soutiens en Europe et en Amérique du Nord afin de diligenter des attaques menées au hasard par des individus contre les sociétés civiles, faisant usage de toute arme à portée de main – armes tranchantes ou encore véhicules précipités contre les foules. Nous avons pu également observer une violente réaction des extrêmes droites à l’égard des communautés musulmanes en général, contraignant des nations comme le Royaume-Uni à étendre le champ d’investigation de leurs agences de renseignement aux actes terroristes susceptibles d’être commis également par des groupes de droite radicaux. L’Europe doit donc veiller à prévenir toute sorte d’entreprise terroriste, quelle que soit son origine et continuer, comme le fait le Royaume-Uni, à faire usage des outils cybernétiques pour contrer la propagande terroriste et les incitations à la violence.





