Nous devrions regarder plus souvent à l’Ouest. Déjà, au siècle dernier, quand la philosophe Elizabeth Ans- combe se convertissait au catholicisme romain, qu’elle explicitait la pensée de Wittgenstein tout en épousant le philosophe Peter Geach, qu’elle déboulonnait un à un les arguments en faveur du droit à l’avortement, qu’elle accouchait de sept enfants, et finissait par dresser le portrait inimitable de la fragmentation de notre morale moderne et de nos survivances déboussolées de la tradition chrétienne, que faisions-nous, pendant tout ce temps ? Nous buvions le lait caillé de la phénoménologie allemande, avachis sur un existentialisme de divans et d’édredons.
Enfin le xxie siècle vint, et les universités françaises, accueillirent, timidement, la vague analytique anglo-saxonne. Mais, avec des manières de vierge sans pratique, la pensée française empoigna maladroitement les nouveautés du Nouveau-Monde. Nous nous sommes laissé ensemencer par les gender studies et la philosophie des sciences, mais nous n’avons pas vu le néo-aristotélisme et le néo-conservatisme. Tournons-nous vers l’Ouest, et observons les nouvelles égéries américaines. Tenez, au hasard, voici Jennifer A. Frey. Elle est docteur en philosophie, mère de six enfants et de six poulets, comme elle dit, épouse d’un philosophe, belle comme la destinée manifeste, elle a surmonté « Le relativisme démodé » de sa famille pour se convertir à Thomas d’Aquin et au catholicisme.
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En plus de la création d’un podcast et d’un blog, elle a dirigé durant quatre années philosophes, psychologues et théologiens, pour un projet à deux millions de dollars sur le thème de « la vertu, le bon- heur et le sens de la vie ». Ce projet a abouti à un ouvrage collaboratif, Self-transcendence qui présente un nouveau terreau conceptuel pour la refondation d’une philosophie orientée verticalement. Terminé l’ego cartésien, terminé les maîtres du soupçon, le vent Frey balaie ces théories poussiéreuses. La philosophie universitaire, dit-elle, a oublié la première vertu de l’œuvre de raison : l’humilité. Moquant les obsessions, les congratulations et les névroses de l’orgueilleux savoir universitaire, elle se fait le porte-voix du Bœuf muet : « Selon Thomas d’Aquin, le sens, la finalité de la vie humaine est une vie avec et pour les autres. Le péché est donc pour saint Thomas, un échec de notre réponse à la transcendance exigée par notre vie avec les autres. En bref, c’est un manque d’amour ».
La philosophe britannique Mary Midgley disait que les femmes, à cause de leur sexe, philosophaient différemment des hommes, car elles ne cherchaient pas à convaincre mais s’appliquaient à trouver le vrai. Si le docteur Frey a trouvé le sens de la vie, qu’attendons-nous ? Et peut-être faudra-t-il, chemin faisant, trouver quelques maisons d’éditions qui se chargent de traduire ce qu’il y a de moins consensuel aux États-Unis, leurs penseurs catholiques.





