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Étienne Gilson, thomiste intégral

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Publié le

27 mars 2023

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Le philosophe et historien Étienne Gilson (1884-1978) fut l’un de ceux qui ressuscitèrent le thomisme au XXè siècle. À l’occasion de la parution du tome II des Œuvres complètes chez Vrin, l’historien Florian Michel, en charge de la réédition, nous brosse l’itinéraire intellectuel et politique de ce penseur majeur.
Gilson

Florian Michel est maître de conférences en histoire contemporaine à Paris I et récemment co-auteur d’une histoire du catholicisme de droite, À la droite du Père – Les catholiques et les droites de 1945 à nos jours (Seuil)


Vous venez d’éditer le deuxième tome des Œuvres complètes d’Étienne Gilson à la Librairie Vrin. Pourquoi rééditer Gilson ? Pourquoi le lire encore aujourd’hui ?

Gilson est un auteur à mon sens incontournable pour le XXe siècle philosophique et culturel. Il fut, au témoignage de Jean-Luc Marion, « le découvreur d’un continent », « l’un des rénovateurs du thomisme », et « un penseur aussi original et puissant, auquel l’université doit beaucoup en France de sa grandeur ». « À chaque détour du travail philosophique, poursuivait Marion dans un bel hommage, nous rencontrons des monuments silencieusement indicatifs et absolument incontournables, ceux d’une pensée installée sur un sol si profond que, malgré les traits de son âge, nous savons qu’elle n’a pas fini de nous aider ». Gilson (1884-1978) fut professeur en Sorbonne, à l’École Pratique des Hautes Études, au Collège de France, membre de l’Académie française, etc. Il fut en effet l’auteur d’une œuvre considérable en histoire de la philosophie, en métaphysique, en philosophie politique, qui au fil des ans apparaissait comme dispersée et dont on peinait à établir les contours exacts. C’est la raison pour laquelle Vrin a lancé le projet des Œuvres complètes, dont le deuxième volume vient de paraître. Les deux premiers tomes (2019, 2023) reprennent pas moins de 300 articles, recensions, conférences, allocutions, opuscules de Gilson. On peut enfin lire dans un même ouvrage, une même naissante collection, tous ces matériaux.

« Alors même qu’il avait en plus d’un sens préparé les voies des renouveaux, et qu’il s’était publiquement réjoui de l’ouverture du Concile, le thomiste Gilson semble incarner le catholicisme pré-conciliaire et l’Université pré-68 »


Florian Michel

Vous rappelez que Gilson fut une personnalité de grande envergure tout au long du XXè siècle, sur le plan philosophique, mais aussi sur les plans culturel, ecclésial, politique et médiatique. Pourquoi est-il à ce point tombé dans l’oubli depuis sa mort en 1978 ?

Un ensemble de raisons concourt à la disparition de la figure publique d’Étienne Gilson : difficile réception de sa position épistémologique ; rupture de la transmission ; mouvement général de l’histoire des idées ; révolution culturelle, au sens large, dans l’Université après 1968 ; mutation de la presse quotidienne ; effondrement de la démocratie chrétienne ; crise catholique post- conciliaire… Après 1968, Gilson dresse contre lui maintes corporations très établies dans le paysage culturel et universitaire : les tenants universitaires d’un laïcisme strict ; les artisans, puis les héritiers nombreux, féconds, normatifs, de la culture de Mai 68 ; et enfin, les porte-parole d’un catholicisme de gauche, très implanté dans l’Université. En ce sens, alors même qu’il avait en plus d’un sens préparé les voies des renouveaux, et qu’il s’était publiquement réjoui de l’ouverture du Concile, le thomiste Gilson semble incarner le catholicisme pré-conciliaire et l’Université pré-68. À moyen terme, cela équivaut à une exculturation aussi discrète qu’assurée de la vie intellectuelle.

Ce volume de Gilson comporte tous les textes qu’il consacre au neutralisme dans l’après-guerre, et qui l’oppose notamment à Raymond Aron. Que fut exactement ce qu’on appela alors « l’affaire Gilson » ?

Entre 1949 et 1951, Gilson se retrouve pris dans les tensions liées à la guerre froide. Ses articles sont commentés à l’Assemblée nationale ; ses détracteurs lisent des lettres contre lui au cœur  de l’hémicycle… En résumé, Gilson refuse de recevoir comme tel le cadre de la guerre froide. Ami du tiers exclu, il en refuse la binarité théorique et culturelle. Il méprise Staline sans approuver Truman. Il déteste le communisme meurtrier autant que le « capitalisme bancaire », mais il aime la langue russe autant que la langue anglaise, et les Russes autant que les Américains. Il est convaincu que l’Europe, par sa nature propre, doit demeurer libre et qu’elle doit être forte, que l’Europe doit s’armer sans s’allier cependant de manière formelle, par le pacte de l’OTAN, aux États- Unis. « Nous ne pensons toujours pas que jouer le rôle de satellite soit une saine politique pour l’Europe occidentale », écrit-il en septembre 1950. Raymond Aron, sur la question atlantique, prend l’exact contre-pied de Gilson. Pour Aron, la neutralité de l’Europe dans la guerre froide est une « imposture ». L’idée de l’Europe neutre est, pour Aron, « intrinsèquement fausse » : « Dans la guerre politique, il n’y a pas et il ne peut pas y avoir de neutres. À partir du moment où l’on a discerné l’essence du stalinisme, on ne peut pas ne pas être soit pour, soit contre ». Être contre le stalinisme pouvait pourtant ne pas signifier être pour l’alliance atlantique. La position de Gilson est-elle idéaliste ? Dans le moment même, c’est ainsi qu’elle est apparue. Dans le long terme, sur le plan des principes, elle est très cohérente.

Lire aussi : Florian Michel et Yann Raison du Cleuziou : la France, la droite et le christianisme

Dans les années d’après-guerre, Gilson participe aussi à la fondation du Mouvement républicain populaire (MRP), d’inspiration démocrate chrétienne, dont il sera sénateur pendant près de deux ans. Sur le plan politique, quelle est cette « démocratie chrétienne », aujourd’hui fort oubliée en France, qu’il défendit ?

Gilson est un « républicain », dans le sens de Léon XIII, qui avait prôné à la fin du XIXe siècle le ralliement des catholiques à la République en place, dans une espèce de réalisme politique. Gilson est vraiment de la « génération Léon XIII » ; il a grandi dans ce contexte du ralliement, de Rerum novarum, d’Aeterni Patris, etc. Dans l’entre-deux-guerres, Gilson apparaît comme un chrétien modéré, dans une forme de « ni droite, ni gauche », assez éloignée en réalité de toutes responsabilités politiques. Du fait de la Libération et du surgissement du MRP avec Bidault, Schuman, etc., Gilson est amené à prendre des responsabilités politiques. En mars 1947, après  avoir vainement tenté d’échapper à cette charge, il est nommé, sans avoir candidaté, pour vingt mois, au Palais du Luxembourg, au nom du MRP, dont Gilson avait contribué à façonner l’esprit et le vocabulaire. On trouvera dans le volume une série de conférences et d’articles de Gilson à ce sujet.

Enfin, Gilson fut un homme de foi et d’Église : il redécouvre saint Thomas d’Aquin et enseigne toute sa vie l’histoire de la philosophie médiévale, mais il est aussi un observateur attentif des mutations de l’Église au XXè siècle, notamment après Vatican II. Dans Les Tribulations de Sophie (1967), comment analyse-t-il la crise post-conciliaire et que déplore-t-il ?

À l’image de l’Église universelle, les années 1960 sont marquées pour Gilson par l’événement conciliaire suivi de la crise post-conciliaire. On trouvera dans ce deuxième tome des textes nombreux, parus dans La France catholique ou sous la forme de tribunes dans la presse d’alors. Gilson apparaît comme un ami de Jean XXIII et de Paul VI ; il est « romain » en un sens, préoccupé par l’exactitude des traductions liturgiques, critique de la nouvelle flambée néo-moderniste, soucieux de la crise de l’Église en Europe et plus encore en Amérique du Nord, très critique de l’apparition de nouvelles questions morales autour du mariage des prêtres. « Suis-je schismatique ? », se demande-t-il en 1965 au sujet de la nouvelle traduction du Credo qui comportait le fameux « de même nature que le Père ». Dans une lettre collective parue dans Le Monde, le 18 décembre 1968, six mois après Humanae Vitae, Gilson exprime sa reconnaissance envers Paul VI : « Nous vous disons l’angoisse du peuple chrétien de voir l’admirable effort de renouveau de l’Église, inauguré par le concile, et courageusement continué depuis, compromis par une petite minorité d’agitateurs, clercs et laïcs ».


Après Étienne Gilson. Une biographie intellectuelle et politique (Vrin, 2018), Florian Michel, professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne, nous offre le second tome des Œuvres complètes d’Étienne Gilson chez Vrin, intitulé Un philosophe dans la Cité. 1944-1973, fort volume de 1 680 pages. On y découvre la contribution politique, culturelle et ecclésiale de Gilson, en parallèle de son activité universitaire de philosophe. Querelle du neutralisme au début de la guerre froide, démocratie chrétienne, Concile du Vatican, analyse de la société de masse naissante : autant de thèmes majeurs du XXè siècle qu’analyse Gilson avec finesse et engagement. Tout philosophe qu’il fut, il n’en fut pas moins un observateur lucide et un artisan passionné de la vie politique et culturelle de son temps.


ŒUVRES COMPLÈTES TOME II : UN PHILOSOPHE DANS LA CITÉ, ÉTIENNE GILSON
Vrin, 1 680 p., 48 €

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