Qu’est-ce qu’un conte ?
Comme en classe de collège, un peu de méthode. Commençons par savoir de quoi nous parlons exactement. Joseph Campbell, en écrivant Le héros aux mille et un visages, nous a offert un préfabriqué de conte, une sorte de notice Ikea. Un petit bonhomme se voit arraché à son village natal/sa grotte/son placard sous l’escalier, puis est jeté(e ?) dans un monde étrange, inquiétant et magique, où un vieux guide/maître/Obi-Wan Kenobi lui apprendra quelques « pro-tips ». Bonus s’il lui donne une relique/épée/baguette. Un personnage du sexe opposé passera peut-être même par-là, s’attachant au héros s’il sait trouver son courage et faire preuve de vertus morales. Faute de quoi ce monde l’avalera comme le Petit Chaperon rouge ou la chèvre de M. Seguin.
« Comme les jovideo, ça leur bourre le crâne de bêtises imaginaires »
Les mots magiques « Il était une fois, dans un pays lointain » permettent à l’enfant de se placer d’office dans un monde imaginaire. En littérature, pour faire chic à votre prochain dîner, vous pourrez dire que ça s’appelle « le pacte de fiction ». On sait que les dragons cracheurs de feu n’existent pas en vrai, mais mettons que dans un monde appelé Xulu, ça existe. On fait semblant de l’accepter, si le récit reste cohérent en lui-même. Les enfants, depuis très jeunes, sont parfaitement aptes à différencier le réel de l’imaginaire. Pour Chesterton, « les contes de fées sont plus que réels. Non pas qu’ils apprennent aux enfants que les dragons existent, mais parce qu’ils leur apprennent qu’on peut vaincre des dragons ».
Leçons de vie en forme de fées
Car les contes mettent des mots sur des émotions qui ne peuvent être comprises à un âge aussi jeune. Ils entraînent l’esprit, lui donnent une structure, une morale. Pour Marie-Endive, pas besoin de se faire rouler dessus par un bus pour comprendre les risques de s’écarter du chemin : le Petit Chaperon Rouge est là pour le lui expliquer, tout en douceur.
« Les contes de fées sont plus que réels. Non pas qu’ils apprennent aux enfants que les dragons existent, mais parce qu’ils leur apprennent qu’on peut vaincre des dragons »
Les contes parlent à l’inconscient. On transpose une situation réelle pénible dans un univers imaginaire, pour la résoudre sans traumatisme. Le Petit Poucet traite la peur de l’abandon, Cendrillon s’attaque à la rivalité fraternelle, Peau d’Âne rappelle à Faustine-Nour qu’elle ne devra pas épouser papa.
Vertus réparatrices
Les contes font rêver, les contes enseignent, mais surtout, les contes soignent les petites âmes blessées. Lorsqu’un enfant subit l’indicible, il se raccroche aux contes de fées. Pourquoi ? Parce que quand les adultes censés le protéger sont défaillants, les contes lui permettent de savoir que quelqu’un – une bonne fée, un prince, ou juste le sort – viendra le sauver à condition qu’il reste bon, droit, juste et honnête. Les contes permettent ainsi aux enfants maltraités de ne pas désespérer, de savoir que le malheur est passager et que même les plus méchants finissent toujours – d’une manière ou d’une autre – par être punis.
Valeurs Inactuelles
Les contes transmettent des valeurs profondes, comme un patrimoine invisible de l’humanité. Ce legs culturel peut être lu à tout le monde. Faut-il sauter les passages « qui font peur » ? Pas si sûr. Le négatif et la difficulté ne sont pas un tabou. Déjà parce que les jeunes enfants entretiennent un rapport moins tragique à la mort. Ensuite parce qu’ils gagnent confiance en eux-mêmes si on leur montre comment les tout petits héros peuvent se sortir des pires difficultés. Parfois, les parents angoissent pour leur enfant, alors que ce dernier, curieux, cache son esprit entre ses doigts écartés, heureux de suivre les péripéties depuis son lit. Il se rassure de savoir qu’on peut déjouer un piège diabolique grâce à ses amis, un peu d’astuce et beaucoup de courage. Et une épée longue à deux mains.
De vrais antagonistes
Les adorateurs de l’ignoble Dolto, régnant sur le monde tout sauf sain de la « petite enfance », s’évertuent à créer de nouveaux contes, plus « inclusifs », mais surtout avec des méchants moins horrifiques, pire, qui finissent parfois par devenir gentils. Or tout l’intérêt du conte est justement de préparer l’enfant à affronter les pires abominations : le viol est par exemple symbolisé par l’ogre ou le loup. Parfois l’horreur est représentée sans métaphore comme avec Peau d’Âne. Créer des contes sans réels antagonistes est donc vide de sens, voire dangereux.
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Déconstruction
Peut-être le problème de nos Social Justice Warriors vient-il de là, justement. On ne leur a pas fait assez peur quand ils étaient petits, ce qui n’est pas un cadeau à leur faire. On peut censurer un conte, mais c’est plus dur de censurer la réalité – il n’y a qu’à voir l’énergie qu’ils y mettent. Si ces contes avaient une structure fixe et une morale saillante, s’ils faisaient peur à raconter la nuit autour du feu, ça n’était pas pour qu’une militante non-binaire à cheveux bleus se sente jolie, mais pour que la tribu tienne la route et qu’on ne crève pas tous pendant l’hiver. Pour inculquer, en douceur et par le plaisir de l’imaginaire, des lois implicites communes, et éviter d’ajouter l’horreur du crime à la dureté de la vie.
Le camp du Progrès a bien compris cela, d’ailleurs. Mais plutôt que de nous apprendre tout petit à distinguer le Bien du Mal, il nous fait ingurgiter toute la soupe dogmatique habituelle. Alors gardons dans le secret de nos foyers ces histoires de bonnes fées, d’ogres cruels et de dragons furieux, et armons nos bambins de rêves vaillants.





