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Caroline Fourest est à gauche un cas un peu à part. Nonobstant ses parti-pris qui parfois lui font voir, parce qu’elle en est convaincue, des choses nettement moins évidentes qu’elle voudrait bien le faire croire, elle incarne une certaine mesure qui la protège de la dérive totalitaire incarnée par cette gauche que les Américains ont appelée « la gauche identitaire ». C’est justement cette « gauche identitaire » que Caroline Fourest attaque dans son livre Génération offensée; cette gauche qui se bat moins pour obtenir des droits, qu’elle a, reconnaissons-le, souvent obtenus, que pour faire taire ses adversaires, donc tous ceux qui auraient le malheur de vouloir la contredire.
Paradoxalement, alors qu’on aurait pu imaginer que cette gauche militante combatte principalement l’extrême droite voire la droite, c’est la gauche universaliste d’une Caroline Fourest qu’elle semble désormais désigner en premier lieu comme l’ennemi à abattre, les autres ayant déjà été repoussé par delà les limbes de l’audible en matière de débat culturel.
Les raisons de cette rage qui font qu’une Caroline Fourest apparaît plus détestée encore dans ses rangs que parmi ceux de ses adversaires, s’explique, selon nous, pour au moins deux raisons. La première : cette gauche offensée en permanence a évolué dans un milieu confiné depuis plusieurs années sans jamais rencontrer la moindre contradiction. À force de ne plus s’interroger sur rien et de se positionner sans cesse comme appartenant au camp du bien, elle a fini par troquer le débat au profit de la lute à mort, cherchant moins à répondre aux arguments de ses adversaires qu’à les anéantir. La seconde tient à l’aspect radical de cette gauche offensée et révolutionnaire – contrairement à Caroline Fourest qui, elle, à force de subtilités et de réserves devant certaines doxas, finit par passer pour une droitarde auprès de n’importe quel gauchiste enragé.
Elle ne veut pas entrer dans le jeu politique, mais reformater le monde à la mesure de son idéal. C’est ce qui échappe fondamentalement à Caroline Fourest.
La révolution est l’un des présupposés de la gauche radicale, l’une de ses façons d’envisager le monde, plus encore qu’une bataille pour l’égalité ou pour l’accession au droit. Elle ne veut pas entrer dans le jeu politique, mais reformater le monde à la mesure de son idéal. C’est ce qui échappe fondamentalement à Caroline Fourest. Pour elle, la lute ne vaut que pour plus de justice, ou pour moins d’injustice, c’est selon, et l’action n’a vocation qu’à cela, changer les choses en mieux, le débat figurant une des formes de l’action. Pétrie dans ses réflexes politiques, elle ne s’aperçoit pas qu’elle parle plus de morale que de politique, que l’évolution des mœurs qu’elle prône ne peut avoir lieu, comme aucun progrès moral, dans le cadre d’un affrontement politique, mais seulement par infusion lente au sein de la société.
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Autrement dit, Caroline Fourest dans le portrait terrifiant qu’elle dresse de cette génération, des universités telle que celle d’Evergreen aux USA en passant par les Indigénistes en France, ne voit pas que cette gauche qu’elle critique incarne aussi le fruit pourri d’une gauche revendicatrice qui a cru dans l’activisme militant trouver la formule définitive de la politique. Sans doute existe-t-il, bien sûr, des causes qui nécessitent un engagement excédant le débat poli, ainsi, on imagine bien qu’il n’était pas évident pour un noir américain, avant l’abolition de la ségrégation, de débattre posément avec un membre du Ku Klux Klan, sauf que dans ce cas nous n’étions plus dans le registre politique puisque celle-ci ne peut avoir lieu qu’entre égaux et qu’un individu privé de ses droits et de ses devoirs est exclu de fait de la sphère politique. Du reste, on voit mal quel type de ségrégation, en France, depuis les cinquante dernières années aurait pu justifier un activisme brutal, voire des revendications telles que celles des noirs américains…
Que cette génération offensée, comme le remarque à juste titre Caroline Fourest, s’attaque en premier lieu au domaine artistique, interdisant à un acteur de jouer autre chose que ce qu’il est en réalité (une femme ne pourra pas incarner à l’écran une lesbienne si elle ne l’est pas), dévoile la volonté malade de retourner à une grégarité dont on sait qu’elle amorce, en politique comme ailleurs, toujours le pire. Rien que pour avoir mis cela en lumière, le livre de Caroline Fourest mérite d’être lu.
C’est là la part la plus intéressante du livre de Caroline Fourest, de signaler que ces nouveaux militants qu’elle critique n’ont jamais connu de cause à défendre qui outrepasse le cadre politique et qu’ensuite, en refusant le débat au profit de la mise à mort, ils refusent l’universel, condition même de la politique. En effet, si l’on ne discute qu’avec des égaux, sachant que personne n’est fondamentalement l’égal de quiconque, le débat politique requiert un peu d’imagination pour se mettre à la place de celui auquel on s’oppose. Précisément parce que le politique en appelle à l’universel, il oblige à sortir de soi, à ne plus penser uniquement en terme de droit, mais en fonction d’un bien commun à l’intérieur duquel chacun pourra se retrouver. Que cette génération offensée, comme le remarque à juste titre Caroline Fourest, s’attaque en premier lieu au domaine artistique, interdisant à un acteur de jouer autre chose que ce qu’il est en réalité (une femme ne pourra pas incarner à l’écran une lesbienne si elle ne l’est pas), dévoile la volonté malade de retourner à une grégarité dont on sait qu’elle amorce, en politique comme ailleurs, toujours le pire. Rien que pour avoir mis cela en lumière, le livre de Caroline Fourest mérite d’être lu.
Rémi Lélian
GÉNÉRATION OFFENSÉE Caroline Fourest Grasset 160 p. – 17 €

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