397 soldats français sont tombés en Afrique depuis 1963, soit la moitié des pertes de notre armée sur cette période. À quoi bon ce sang ? Le 15 août dernier, le dernier treillis marqué d’un blason tricolore quittait le Mali où une junte de colonel l’avait décrété indésirable. Un président élu avait été renversé par la junte depuis deux ans, et aux fourneaux de cette dernière l’odeur du mafé se mêlait déjà de celle du bortsch. Evguéni Prigojine pouvait se frotter les mains. Après leur copieuse humiliation par les légionnaires du 2e REP dans leurs premières tentatives pour s’implanter dans le pays, ses mercenaires de Wagner y avaient désormais carte blanche. Par une bien compréhensible fidélité aux traditions nationales, ils y avaient déjà commis leur premier massacre d’une centaine de civils dès mars 2022. En Centrafrique, les armes françaises étaient forcées au départ quelques mois plus tard, en décembre 2022, et rebelote au Burkina Faso, où on signifiait en janvier dernier aux 400 opérateurs de nos forces spéciales de quitter dans les plus brefs délais leur base de Kamboisin, près d’Ouagadougou, d’où ils traquaient les djihadistes depuis 2010. À chaque fois, l’emblème à tête de mort de Wagner suivait.
Les sabots du Cosaque
Face à ces revers successifs, Paris pleure. Le quai d’Orsay se fend de communiqués outrés, dénonçant la manipulation des opinions publiques africaines par des puissances étrangères qu’il ne nomme presque jamais, mais dont on imagine assez bien l’accent. Sur les plateaux de l’Ouest parisien, des éditorialistes frêles aux pulsions virilistes toutes novices déclarent leur flamme aux larges épaules des commandos marine forcés à la fuite. Comment ça, il y avait ces milliers de nos compatriotes en arme dans la brousse, et on ne nous avait pas prévenus ? Leurs poitrines étaient le rempart contre le fanatisme islamiste, mieux, contre monsieur Vladimir Poutine, et ils regagnent aujourd’hui la sécurité de leurs casernes françaises ? On s’étrangle.
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Ces réactions sont compréhensibles. Le groupe Wagner soutenu par le Kremlin s’est bien livré à une propagande anti-française intense au Sahel, qui est passée par la diffusion de fausses informations à propos du néocolonialisme de notre pays et de son soutien caché aux djihadistes via un réseau complexe de médias africains amis, de faux comptes sur les réseaux sociaux et de chaînes Telegram. Des fractions importantes de la jeunesse sahélienne, souvent peu cultivée, se sont laissé prendre par le discours russe. Mais celui-ci a trouvé un terreau particulièrement fertile en Afrique de l’Ouest.
Dans les pages qui suivent, les différents spécialistes que nous avons interrogés expliquent en profondeur les causes de ce sentiment anti-français, dont notre pays est largement responsable. Les mœurs progressistes de ses élites, leur moraline droit-de-l’hommiste, leur tendance à la repentance qui vire à la haine de soi ne suscitent pas une admiration frénétique chez l’homme africain. Par ailleurs, en s’engageant sur le long terme au Sahel, où notre armée se trouve depuis janvier 2013, date à laquelle le gouvernement malien l’avait appelée à l’aide alors que les troupes islamistes alliées aux Touaregs fondaient sur Bamako, la France se lançait dans une mission impossible : pacifier une zone grande comme l’Europe de l’Ouest, avec à peine 5 000 hommes au plus fort de sa présence. Malgré les décapitations régulières des organisations djihadistes par des opérations commandos, l’horizon n’a jamais été celui de leur éradication, simplement de leur endiguement. Les islamistes ont donc survécu, et alors que ses soldats étaient si visibles, les Maliens n’ont pas eu besoin de tant de bêtise que ça pour penser que la France n’était pas dans leur pays pour les en débarrasser mais pour piller on ne sait quelle ressource – qui n’existe pas.
Malgré les décapitations régulières des organisations djihadistes par des opérations commandos, l’horizon n’a jamais été celui de leur éradication, simplement de leur endiguement.
La Russie, réactivant un discours qui avait fait florès en Afrique du temps de l’URSS, dénonçait l’impérialisme européen en rappelant qu’elle n’avait jamais été, elle, une nation coloniale, affirmation qui de Grozny à Bakhmout soulève des rires tonitruants qui ne passent malheureusement pas la Méditerranée.
Si les gros sabots du Cosaque peuvent porter à sourire, ils jouent sur un sentiment profond en Afrique, où il est depuis plusieurs décennies déjà de bon ton de penser que les retards de développement du continent s’expliquent par la minorité où l’ont maintenu les anciennes puissances coloniales. Évidemment, ce paradigme a l’avantage d’éviter aux Africains de se confronter à leurs propres errements, et Dieu sait qu’ils sont nombreux. Il permet de comprendre en partie l’accueil plus favorable que reçoivent par rapport à leurs homologues européens le soldat russe et l’homme d’affaires chinois, l’Empire du milieu étant devenu depuis 2009 le premier partenaire économique du continent. Il n’en reste pas moins que la France a en effet eu une influence considérable en Afrique subsaharienne après les indépendances.
Illusions perdues
En 1960, tous les États de la Communauté française, organisation regroupant la métropole et ses colonies africaines qui remplace depuis deux ans l’Union française de la Quatrième République, quittent cette dernière et accèdent à l’indépendance. Contrairement à l’Algérie, département français où l’on se bat encore, contrairement à l’Indochine, la séparation a lieu sans douleur, en fait dans un climat d’amitié. Les nouvelles élites politiques africaines ont étudié en France, et certains de leurs membres ont joué un rôle important dans la politique hexagonale, comme Félix Houphouët-Boigny ou Léopold Sédar-Senghor. Des liens très forts se nouent donc entre les anciennes colonies et la métropole, aussi bien au niveau économique que politique et militaire. Certains, d’abord en France, ont fini par qualifier péjorativement ces relations de Françafrique, manière de dénoncer une prédation hexagonale sur des États en voie de développement, mais la réalité est bien plus nuancée.
Contrairement à l’Algérie, département français où l’on se bat encore, contrairement à l’Indochine, la séparation a lieu sans douleur, en fait dans un climat d’amitié.
La sécurité et la prospérité relatives apportées par le grand frère français ont sans aucun doute été très bénéfiques au continent. Évidemment, il ne s’est jamais agi pour notre pays de pur altruisme. Les intérêts économiques, notamment d’Elf puis de Total, et géopolitique, y ont eu une part majeure.
La question décisive se trouve précisément là. Quels véritables gains la France tire-t-elle de son fameux pré- carré africain, aujourd’hui sévèrement amputé ? Ce dernier semble être une composante majeure de la puissance hexagonale. Selon Ken Opalo, professeur de relations internationales à l’université de Washington, sans l’Afrique la France ne serait sur la scène mondiale rien de plus qu’une « Italie avec la bombe atomique ». En effet, à part quelques pays du Golfe, il n’y a qu’en Afrique que nous possédions des bases militaires permanentes à l’étranger. Il n’y a qu’en Afrique de l’Ouest que la France était jusqu’à il y a peu une pacificatrice et un arbitre indiscutable. Il se murmure d’ailleurs que c’est uniquement parce qu’elle joue ce rôle que la France possède encore une quelconque importance aux yeux des États-Unis. Ce serait grâce à l’Afrique que notre pays peut prétendre au rang de « puissance moyenne d’influence mondiale » pour reprendre les termes d’Hubert Védrine.
La tête froide
Mais que vaut réellement cette puissance africaine ? Il faut revenir pour répondre à cette question aux sources mêmes de l’aventure coloniale dans cette partie du monde. Un monsieur au regard clair qui n’avait jamais tort publiait alors un journal dont le nom faisait trembler la République, troisième du nom à l’époque. Ce monsieur s’appelle Charles Maurras, et voici ce qu’il écrivait dans son ouvrage de référence sur les relations internationales publié en 1905, Kiel et Tanger : « Les expéditions coloniales doivent être comprises comme des dérivatifs allemands. »
Il se murmure d’ailleurs que c’est uniquement parce qu’elle joue ce rôle que la France possède encore une quelconque importance aux yeux des États-Unis.
Évidemment, cent ans plus tard, la situation n’est plus identique. Mais la droite nationale de l’avant-guerre, plus lucide que les républicains, s’inquiétait d’abord de la question allemande et considérait que la colonisation nous en détournait, voire comme Maurras que l’Allemagne pilotait ce détournement, ce que Bismarck avait en effet théorisé.
Si l’heure n’est plus aujourd’hui à proprement parler à la lutte contre la puissance allemande, il s’agit de réaffirmer que le destin de la France ne se joue pas sur les rives du fleuve Sénégal mais sur ceux du Rhin. Le vingt-et-unième siècle sera celui de la confrontation américano-chinoise et si l’Europe veut exister dans ce face-à- face autrement que comme supplétif de Washington, elle doit s’affirmer comme une puissance indépendante à tous points de vue, ce que la France désire et l’Allemagne refuse.
De ce point de vue, la présence française en Afrique, déjà aujourd’hui négligeable à presque tous les niveaux sauf militaire, n’est pas cruciale en elle-même. Si depuis Nicolas Sarkozy, tous les présidents français déclarent vouloir sortir de ce qu’ils appellent la Françafrique sans beaucoup d’imagination, aux moments décisifs, leurs actes les contredisent toujours. Bombardement en Lybie, opération Sangaris en Centrafrique puis Serval et surtout Barkhane, nos dirigeants ne résistent pas au déploiement d’un reste de puissance française là où il est encore possible. Mais dix ans plus tard, quel est le bilan ? Des camouflets diplomatiques, des milliards d’euros ensevelis dans le désert et des cercueils emmaillotés de bleu blanc rouge dans la cour des Invalides.
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Aucune communauté de destin ne nous lie à l’Afrique. Aucun sentiment de devoir ou de culpabilité, aucun imaginaire de gloire passée ne doit s’y mêler à notre politique. L’histoire nous y a donné des avantages : exploitons-les à fond, la tête froide, sans ce drôle de mélange d’orgueil et de naïveté qui oriente notre politique africaine depuis des décennies. Pendant dix ans, la France a joué au gendarme du Sahel, assez brillamment d’ailleurs, en protégeant ainsi l’Europe du djihadisme. Quelle reconnaissance, quelle contrepartie a-t-elle obtenue de la part du reste de notre continent ? Cessons de gaspiller nos forces dans des expéditions menées au hasard. Si nous décidons d’une intervention, sachons précisément quel est son but, sachons précisément comment l’atteindre. Cette rationalisation de notre politique africaine semble être l’évidence même. Elle a d’ailleurs selon toute vraisemblance inspiré les discours du président français lors de sa visite sur le continent au début du mois de mars dernier. Reste aux actes de suivre.





