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Avec Johnny, c’est une époque qui meurt. Celle des Trente Glorieuses, du plein emploi, du Concorde, de la bombe atomique, des mini-jupes et des Jean d’Ormesson.
Un excellent essai se proposait récemment de regarder La France au miroir de l’immigration (Stéphane Pellet-Perrier, Gallimard/Le Débat). Cette même France qui apparaît aujourd’hui au miroir de la mort de Johnny, cette France, qui n’ose désespérer publiquement de l’avenir inquiétant que lui réserve une immigration impensée et incontrôlée, se réjouit de ce qu’elle a été au miroir de Johnny : une France relativement homogène du côté de sa population, et forte d’une culture capable d’assimiler la nouveauté.
En soulignant l’absence de la France immigrée aux funérailles de la star et sa non-participation à l’émotion collective, Alain Finkielkraut a eu, comme à son habitude, le courage de briser un tabou. Mais, trop pressé de révéler l’envers du miroir, il ne semblait pas saisir ce que celui-ci révélait positivement de nous-même. Indignée de la comparaison avec la mort de Hugo, indignée aussi des guitares et des applaudissements dans l’Église, notre conscience malheureuse nationale se lança dans une critique du « divertissement ». D’autres, moins subtils que lui, critiquèrent en Johnny le représentant de la « culture de masse » ou de l’« industrie culturelle », déclinant les poncifs habituels de la critique gauchisante
Du côté des admirateurs de Johnny les éloges fusèrent et, écrasant l’événement sous les superlatifs, le manquèrent tout autant. Alors que les détracteurs cédaient à la dépolitisation totale de l’événement, les admirateurs étaient tentés par sa surpolitisation. Des deux côtés, on échouait à expliquer la signification d’une émotion qui étreignait les Français bien au-delà des fans. Chacun sentait pourtant que cette émotion était aussi une émotion politique.
En quel sens? N’est-il pas paradoxal et même ridicule de vouloir faire de Johnny, ce grand taiseux maintes fois moqué pour ses réponses lapidaires, un héros capable d’incarner cette nation politique qu’est la France ? La politique n’est-elle pas le domaine de la parole ? Aristote soumet sa définition de l’homme « animal politique » à la possession de la parole, dont l’importance est liée à la délibération. En quoi Johnny aurait-il eu un rôle politique ? N’a-t-il pas été le contraire du chanteur engagé ? Qui prêtait attention au soutien officiel qu’il apportait à tel ou tel candidat à l’élection présidentielle ?
Johnny a su assimiler la culture de masse du rock’n roll et du blues pour en faire quelque chose de profondément français
Et pourtant, avec la mort de Johnny, les Français se sentent enfin reconduits à quelque chose de commun, dont le sens « politique » ne devrait pas être moqué. C’est une France doutant d’elle-même et de sa pérennité qui salue la mort de Johnny. C’est une France qui, plus que tout, doute de son pouvoir d’assimilation.
Allumez la France !
À cet égard, il est insuffisant de pré- senter Johnny comme un imitateur et comme un premier vecteur de l’américanisation de la France. Au contraire, sa vie s’inscrit dans une période de notre histoire où le pays s’est montré capable, par le formidable legs de de Gaulle, d’assimiler une première phase de la mondialisation. À son niveau, celui de la culture populaire, Johnny a su assimiler la culture de masse du rock’n roll et du blues pour en faire quelque chose de profondément français, et d’aussi difficilement exportable que le Général de Gaulle lui-même. Capable d’allier l’imitation-mode (le modèle du rock) à l’imitation-coutume (le modèle de la chanson française dont il conserva la langue), Johnny est l’expression de la vitalité d’une culture s’appuyant sur son passé pour assimiler le présent.
C’est la mort de cette France que le peuple a pleurée avec celle de son chanteur. Cette France doutant maintenant de pouvoir affronter la deuxième phase de la mondialisation qui n’est plus une « américanisation » mais une « multiculturalisation » du monde, « multiculturalisation » que la France n’assimile plus, mais qui assimile la France.
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