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France : une révolte latine qui s’appelle Corse !

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22 mars 2022

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L’agression d’Yvan Colonna, dont on a appris le décès ce lundi 21 mars, a enflammé la Corse au point que le gouvernement envisage de lui accorder l’autonomie. Autopsie politique, sociologique et culturelle d’un cas très particulier.
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Petite île bercée par les flots de la Méditerranée, la Corse a rappelé à la France qu’elle n’était pas simplement une carte postale ou un lieu de villégiature pour le touriste sandales chaussettes. L’agression commise par un djihadiste envers Yvan Colonna a eu pour effet de réveiller une partie de la jeunesse insulaire, partie dont les jacobins parisiens diront qu’elle est minoritaire en Corse. Minoritaire certes mais c’est la partie la plus politisée, la plus rebelle, la plus romantique d’une certaine manière car il y a toujours de l’esthétisme dans la violence même si elle demeure résolument condamnable. Alors, Emmanuel Macron a-t-il lâché trop rapidement l’autonomie à la Corse ? Que personne ne s’y trompe, on ne peut demander à l’État quelque chose qu’il n’est plus capable de faire.

Il faut toujours prendre le temps de la réflexion, et ne jamais réagir sur le coup de l’émotion, ce qui éviterait aux représentants politiques parisiens, aux mêmes experts du covid et de la guerre en Ukraine, de s’exprimer sur les chaînes infos à propos d’un sujet qu’ils n’appréhenderont jamais : la Corse !

Des relations complexes avec le continent

Dans son dernier ouvrage La Corse et le problème français, Charles-Henri Filippi résume bel et bien la profonde dégradation des relations entre la Corse et le continent, entre l’île et l’État. Il y a tout d’abord l’histoire, celle d’une île de la Méditerranée dominée pendant plusieurs siècles par la Sérénissime République de Gênes, son acquisition par la France, achevée par la bataille de Ponte Novo en 1769 et la défaite de Pasquale Paoli contre les troupes de Louis XV. Il y a ensuite ce 30 novembre 1789 qui fixe le décret de réunion de la Corse à la France après la lecture des lettres de la commune de Bastia et d’habitants d’Ajaccio. Selon les historiens, cette adhésion d’un peuple libre pourrait avoir inspiré Ernest Renan dans sa théorie de la nation. Dès l’annonce du décret, Pasquale Paoli indiqua auprès d’Antone Gentili : « En admettant la Corse parmi les provinces de la France, elle a trouvé le moyen le plus infaillible d’attacher les habitants de cette île au gouvernement français… » ou encore auprès de son ami Nobili-Savelli : « L’union libre à la nation française n’est pas la servitude, mais la participation de droit ».

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 L’exécution de Louis XVI et la Terreur seront des épisodes déterminants dans l’idée de rupture de Paoli avec la nation française. Quelques décennies plus tard, il y a toute la grande période qui s’étend du Second Empire à la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle les Corses ont été choyées. « Cet esprit se brise pour deux raisons essentielles. En premier lieu, la décolonisation qui coûte doublement cher aux Corses : elle leur fait perdre des emplois et provoque l’arrivée des pieds noirs, ce qui fait prendre conscience aux Corses que le développement de l’île est pris en charge par d’autres. Le second aspect est la fin des Trente Glorieuses. Les Corses occupaient de nombreux emplois en particulier dans la fonction publique, ce qui prend fin au début des années 70 avec le choc pétrolier. La France se retrouve alors avec des contraintes budgétaires extrêmement élevées qui affecteront beaucoup les Corses. »

Un processus inexorable de détérioration des relations entre la Corse et la France se met en place dès les années 60 avec les premières contestations dites régionalistes à l’époque : mobilisation contre des tentatives d’essais nucléaires sur le site des anciennes mines de plomb argentifère de l’Argentella en Balagne, manifestations contre la pollution marine avec l’affaire des boues rouges de la Montedison, sans oublier le sentiment de dépossession des terres agricoles de la plaine orientale avec l’arrivée des pieds noirs qui débouchera sur l’occupation de la cave d’Aléria en 1975 par le Docteur Edmond Simeoni. L’Action régionaliste corse (ARC) de ce dernier prônera une solution politique et pacifique tandis que naîtra en 1976, le Front de Libération nationale de la Corse (FLNC).

« La Corse est une très grande terre gaulliste, très nationale mais où le rétrécissement républicain a engendré une énorme rancœur »

Charles-Henri Filippi

Comme le souligne Charles-Henri Filippi, l’État sera généreux avec bon nombre de Corses mais ce ne sera pas suffisant : « Les Corses ont été très épanouis dans la République jusqu’aux années 60. La Corse est une très grande terre gaulliste, très nationale mais où le rétrécissement républicain a engendré une énorme rancœur. Certes, sur le plan matériel, il y a eu de la compensation mais cela ne suffit pas à fabriquer de nouveau une économie. Tout le monde comptait sur l’épanouissement des Corses hors de l’île et tout cela s’est rompu. Ce rétrécissement républicain a été vécu dans l’île en avance par rapport à ce que traverse aujourd’hui la nation toute entière à travers ce que Jérôme Fourquet appelle l’archipellisation. La Corse a en quelque sorte affronté de manière anticipée les conséquences de l’évolution de la République en France. »

L’agression de Colonna, le déclencheur

L’agression d’Yvan Colonna, condamné à perpétuité pour l’assassinat du préfet Érignac, est une tragédie grecque. Elle révèle les errements, les faillites, les illusions d’un État qui ne sait plus faire de distinction entre le fort et le faible. Au sein de la haute administration, ils seront nombreux à s’étonner que l’on puisse faire d’une personne condamnée pour l’assassinat d’un préfet un martyr ! Pour la population, le constat est tout autre. Il y a d’abord l’inquiétude que représente la progression de l’islamisme dans la société. Il y a ce deux poids, deux mesures insupportables à travers la souplesse du statut dont jouissait le terroriste islamiste par rapport à Yvan Colonna. Troisième point sensible : celui du rapprochement des prisonniers afin d’éviter la double peine pour les familles liée aux contraintes financières des déplacements. Enfin et sempiternelle question, celle de l’avenir institutionnel de l’île.

Lire aussi : Frédéric Rouvillois sur la Corse : « Seul le peuple français pourrait trancher légitimement cette question de l’autonomie »

Il y avait la mèche, la poudre et le briquet ! Le feu est déclenché et une partie de la jeunesse se frotte aux forces de l’ordre à Ajaccio, Bastia, Corte, Calvi et Porto Vecchio. Les étudiants très politisés de l’Université de Corte prennent très rapidement en charge l’organisation des manifestations et d’aucuns disent que durant les dix jours suivant l’agression de Colonna, ils prendraient même l’ascendant sur les forces politiques de l’île. Au cours de ces heurts, il y a eu de mauvaises choses : les insultes proférées contre la France, les mémoires bafouées, les violences physiques, l’usage du LBD contre des jeunes, les agressions commises contre les journalistes ou contre des forces de l’ordre, etc. Mais il y eut aussi de la lumière à travers ces jeunes manifestants qui se sont interposés pour protéger un policier, ou encore le geste remarquable du militant nationaliste Denis Luciani et d’un anonyme qui ont empêché la destruction de la place dédiée au préfet Erignac à Ajaccio. Il y avait aussi la détermination de ces militants nationalistes bastiais qui demandèrent aux plus jeunes de ne pas se comporter comme « la racaille du continent ».

La Corse contre la mondialisation

Les Corses se révolteront toujours face à l’injustice. S’en prendre à la France est pavlovien car la France n’est plus celle de l’auctoritas. Les Corses voient aujourd’hui Paris et le pouvoir politique comme bon nombre de continentaux : un terreau favorable aux idéologies wokiste, européenne, ultra-libérale et mondialisée. Yvan Colonna, agressé par un djihadiste est devenu, au-delà de la Corse, un emblème de cette résistance. Qui aurait pu croire après l’assassinat du préfet Erignac qu’Yvan Colonna, qui a toujours clamé son innocence, deviendrait un martyr aux yeux d’une partie de l’opinion ? C’est pour cela que l’on ne parlera pas de complot mais d’incurie : de l’État à endiguer l’islamisation de la société. Pour un jeune militant nationaliste, « L’État en France n’est plus capable d’assurer la sécurité ni dans ses villes ni dans ses prisons. Le refus du retour d’Yvan Colonna est la cause de ce drame. La négation de cette réalité préparant hélas les drames de demain. Rappelons que le 19 janvier 2018, Morad Akaouch, détenu au sein du centre pénitentiaire de Borgu, avait tenté d’assassiner deux surveillants à l’arme blanche dans un élan d’une rare sauvagerie en lardant chacun d’entre eux d’une dizaine de coups de couteau. »

Les Corses ont conservé ce bon sens paysan qui fait que la terre est plus importante que tout : elle est le lieu de naissance, du baptême, du mariage et de l’enterrement

Un témoignage à mettre en relief avec celui d’un syndicaliste de la pénitentiaire : « Les Corses ne pèsent plus très lourd en prison, ils sont peu nombreux et ils sont âgés. » Les islamistes, en revanche, sont jeunes et se comptent par centaines. Fin 2021, la chancellerie recensait quelque 460 personnes incarcérées pour des faits de terrorisme islamiste et 660 détenus de « droit commun » suspectés de radicalisation. Les chiffres évoluent rapidement, car, chaque mois, plusieurs d’entre eux sont libérés à l’issue de leur peine. Parmi eux, combien de Franck Elong Abé ? « Si la victime n’était pas Yvan Colonna, cet incident aurait fait quatre lignes dans les journaux, soupire Jérôme Nobécourt. Il ne faut pas se faire d’illusion, des gens dangereux vont sortir. »

Une certaine idée de la terre natale

Depuis plusieurs mois, les partis nationalistes se livrent une véritable lutte d’influence. Femu a Corsica (autonomiste), le mouvement du Président du conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, a profité des dernières élections territoriales de juin pour confirmer son assise électorale en se privant de ses anciens alliés du Partitu di a Nazione Corsa (autonomiste) de Jean-Christophe Angelini et des indépendantistes de Corsica Libera. Ces derniers se sont vus damer le pion par leurs grands rivaux de Core in Fronte (indépendantistes) dirigé par Paul-Félix Benedetti. La tension est palpable au sein de cette famille politique aujourd’hui très divisée car représentant près de 70% de l’électorat insulaire. Les révélations du Canard enchaîné sur des négociations secrètes menées entre Emmanuel Macron et Gilles Simeoni au sujet de l’autonomie ont suscité l’ire des opposants, en particulier ceux du PNC et de Corsica Libera. Un élu du PNC indiquait d’ailleurs : « Gilles Simeoni a choisi de se débarrasser des militants historiques alors que nous aurions pu freiner les ardeurs de la jeunesse. »

Au fond, il y a ce changement sociologique de la population depuis les années 90 qui a fait du nationalisme, un refuge identitaire pour les Corses mais pas seulement. Il est maintenant coutumier que le continental fraîchement débarqué pour entamer sa nouvelle vie ressente le besoin de paraître plus Corse que les Corses, mais sans les codes et les traditions ! Le Corse serait ainsi l’icône insupportable d’un monde patriarcal et catholique, où la nature fait qu’un homme est un homme et une femme, une femme. Un monde latin où susceptibilité et fierté sont encore des mots qui ont du sens. Il suffit de se replonger dans l’histoire avec le grec Diodore de Sicile qui écrivait à propos des Corses : « Ils vivent ensemble selon les règles de la justice et de la mesure, contrairement aux mœurs de presque tous les autres barbares. Les prisonniers de guerre kyrniens [Corses] semblent se distinguer des autres esclaves à cause de leur nature, cette nature qui leur est propre. » Ou plus récemment Nietzsche : « Peut-être que l’âme s’épure-t-elle et se fortifie-t-elle là-bas, devient-elle plus fière. »

Lire aussi : Corse : à la recherche d’une patrie

Les Corses ont conservé ce bon sens paysan qui fait que la terre est plus importante que tout : elle est le lieu de naissance, du baptême, du mariage et de l’enterrement. Traumatisée par les invasions ou les razzias barbaresques, l’île insuffle une certaine fougue à son peuple. Plutôt brimé dans son territoire, c’est souvent et généralement à l’extérieur que le Corse peut exploiter ainsi des qualités d’autodidacte. Il n’est pas étonnant de relire le commentaire du professeur d’histoire de Napoléon à l’École militaire de Paris qui dit beaucoup de cette mentalité insulaire : « Corse de nation et de caractère. Il ira loin si les circonstances le favorisent. »

Une crise de la conscience corse ?

L’autre grande inquiétude est la perte d’identité religieuse, à travers l’affaissement du catholicisme en France. In extenso, la Corse craint de perdre tout son patrimoine : Santa Maria, San Roccu, A Santa di U Niolu, A Madonna di Pancheraccia, A Madunuccia d’Ajaccio, San Ghjisè à Bastia, San Francescu, Santa Chjara, San Antone,  San Martinu, Santa Divota, Santu Petru, etc. Ces noms marquent la présence de plus de 1000 ans de christianisme qui a façonné les paysages et les hommes au cours des siècles. La Corse n’échappe pas à une politique de laïcisation déterminée par le renouvellement démographique. Ce changement provoque de sérieuses interrogations quant à l’avenir. De fait, la poussée identitaire ne s’accompagnerait plus de la quête spirituelle de la religion encore dominante mais d’une pensée proche du trudeauisme canadien. Hormis les anciennes générations, ils sont moins nombreux à savoir qu’on désignait un habitant de l’île par l’appellation de « cristianu » qui n’est autre que la traduction de « chrétien ».  L’apaisement de l’île s’est toujours manifesté par l’exigence de sa culture catholique.

Pour l’abbé Georges Nicoli de la paroisse bastiaise de Notre-Dame de Lourdes, « comme dans l’Occident et la vieille Europe, il y a une courbe qui n’est pas favorable. On a voulu en cette époque moderne que Dieu soit une option facultative à la vie. On fait croire aux gens que le véritable bonheur est de posséder des biens matériels. Beaucoup de personnes qui se réveillent un peu de la léthargie ambiante réfléchissent et se disent que peut-être tout ne se vit pas ici. Face à la perte des valeurs chrétiennes et familiales, face une transformation de ce monde que l’on ne souhaite pas, des gens serrent des quatre fers. Il ne faudrait cependant pas faire de la foi une culture, car la foi se vit, nourrit une espérance ». Et d’ajouter : « Nous allons arriver à la fin de la période des chrétiens non pratiquants. Les gens seront ou ne seront pas chrétiens. On a besoin en Corse d’évangéliser. La pratique doit accompagner la foi. Si je suis fan du SCB, je vais au stade. Si je crois en Dieu, j’honore Dieu. »

La population se retourne vers ce qui constitue à ses yeux le dernier rempart à la mondialisation : le nationalisme, gardien du temple identitaire et d’une certaine façon de vivre

Dans ce contexte, l’Église de Corse a encore des bases solides, mais fragiles : « On a connu dans l’Église de Corse une transformation profonde en très peu de temps. De cette Corse qui était la citadelle de la foi, on sent bien que les nouvelles générations sont américanisées, et que nos traditions sont difficilement préservées. Il y a encore des jeunes qui assistent à la procession du Vendredi Saint, mais beaucoup de repères se perdent. Il faut remonter aux années 90 pour assister au début de ce phénomène qui a ensuite profondément accéléré à partir des années 2000. »

Alors que l’on comptait au moins un prêtre par village jusqu’au milieu des années 80, ils ne sont plus que 90, phénomène qui accompagné par la perte des repères moraux et de l’autorité. La population se retourne donc vers ce qui constitue à ses yeux le dernier rempart à la mondialisation : le nationalisme, gardien du temple identitaire et d’une certaine façon de vivre.  De manière inconsciente, les Corses ont adopté les mots et l’action pour continuer d’exister. Ce qui nous laisse à penser que nous entrons dans une ère nouvelle qui ne sera pas des plus apaisantes !

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