Un barrage contre l’Atlantique est écrit en aphorismes, pourquoi ?
Ce ne sont pas des aphorismes, lesquels sont des phrases autonomes, des maximes. J’admire les aphorismes de Chamfort ou La Rochefoucauld, mais ce n’est pas ce que j’ai voulu faire. J’ai écrit des phrases connectées entre elles. Peut-être n’est-ce pas évident au début, peut-être y a-t-il quelques aphorismes, mais très vite, on doit s’apercevoir qu’on est dans la tête d’un narrateur, que les phrases sont soudées, jusqu’à progressivement atteindre la fusion totale. C’est une expérience un peu formelle, pour changer.
Pour réinventer votre façon d’écrire ?
C’est un peu prétentieux de le dire comme ça, mais le roman doit évoluer. On ne va pas, en 2022, écrire des romans comme au XIXe siècle.
Ce que fait Houellebecq…
Houellebecq a une fascination pour les grands romanciers russes, Dostoïevski notamment. Il a l’ambition folle de tout dire dans un livre, d’y contenir le monde entier : la politique, le terrorisme, la mort, la maladie, l’amour. Je n’ai pas cette ambition ! Et c’est bien que nous ne soyons pas dans le même registre, que l’on écrive des choses très différentes, tout en étant amis et en publiant le même jour. « Mon passé m’envoie des SMS » : c’est une des premières phrases et elle résume assez bien le livre.
Nous avons traversé une période incroyable de l’histoire où le monde entier a été à l’arrêt. Dans ce contexte, soudain, un homme reçoit des SMS de son passé. J’ai copié Marcel Proust dont l’œuvre fonctionne sur la réminiscence involontaire. J’ai tenté une expérience formelle, conscient que la jeunesse lit difficilement Dostoïevski, bien qu’elle lise beaucoup, mais des messages brefs.
« Modiano parle des années d’après-guerre avec un mélange de fascination et d’effroi. J’aimerais faire la même chose sur les années 70 et 80 »
Frédéric Beigbeder
Forme fragmentaire pour époque fragmentée ?
Oui, mais aussi pour un homme dispersé. Pour moi, ça s’est présenté comme ça : j’ai commencé à écrire une phrase par jour, dans un état de déprime totale, ma femme m’ayant viré de chez moi parce que je me plaignais de ne pas pouvoir écrire avec les enfants à la maison. Le contexte particulier a produit un livre différent de mes précédents. Il comporte de la nostalgie, des souvenirs d’enfance oubliés mais aussi des souvenirs qui me sont revenus, plus tristes, plus violents. Et encore autre chose, qui serait l’inverse de la nostalgie.
Vous avez des comptes à régler avec la génération de 68 ?
Il y a une part de féerie dans le fait de regarder cette époque d’adultes débiles qui font sauter toutes les structures joyeusement. J’avais 13 ans quand mon beau-père nous emmenait chez Castel, avec mon frère Charles, et nous avions une bouteille de JB à notre nom. On ne buvait pas de whisky, on n’avait rien à foutre là ! Les enfants sentent quand il y a un malaise, qu’ils ne sont pas où ils devraient être.
Cette période est-elle révolue ?
Malheureusement, je ne suis ni un « boomer » ni un « millénial », mais de la génération X. J’observe que beaucoup de gens de plus 50 ans commencent à raconter cette période. Tout à coup, des livres sortent, des témoignages terribles de personnes violées… C’est une atmosphère intéressante à décrire. Modiano parle des années d’après-guerre avec un mélange de fascination et d’effroi. J’aimerais faire la même chose sur les années 70 et 80. Nous n’avons pas connu de guerre ou d’événement marquant comme mai 68. Rien, à part la chute du mur de Berlin dont nous ne sommes pas responsables, et la chute des tours du World Trade Center qui n’est pas non plus de notre fait.
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Nos évènements historiques sont des non-évènements, mais des évènements symboliques. Et surtout des ruines. Nous sommes d’une génération qui ne se construit que sur des ruines : ruine du communisme et ruine du capitalisme. Aujourd’hui, nous souffrons d’une culpabilité gigantesque : le changement climatique. Donc, en plus de n’avoir pas d’histoire, nous avons déclenché la fin du monde. Quelle responsabilité ! Nous sommes entre deux feux, entre des parents libérés et des enfants moralisateurs.
Quand datez-vous la fin de l’époque festive ?
À la création de Facebook, en 2004. Le développement des réseaux sociaux a sonné la fin de la fête puisque tout le monde espionne tout le monde et qu’il n’est plus possible de déconner. Les réseaux sociaux sont responsables de nombreuses catastrophes, notamment l’élection de certains populistes un peu… comment dire ? ridicules. Il y a aussi eu Loft Story, dont on pensait que ce n’était pas important. Des gens passaient à la télé, filmés 24 heures/24, sans talent particulier. Si, à l’époque, on nous avait dit que tout le monde voudrait devenir Loana ou Jean-Édouard, on n’y aurait pas cru ! C’est pourtant ce qui est arrivé.
Quand les réseaux sociaux sont advenus, le pli était déjà pris, si bien qu’il n’y a pas eu de révolte contre Instagram. Et ce qui est advenu avec la pandémie était peut-être déjà en germe dans la transformation anthropologique de l’espèce humaine : un individualisme narcissique, exhibitionniste, qui fait qu’on veut absolument être à l’abri de toute menace. Il me semble que l’hygiénisme est lié à l’exacerbation du « moi ».
« Le développement des réseaux sociaux a sonné la fin de la fête puisque tout le monde espionne tout le monde et qu’il n’est plus possible de déconner »
Frédéric Beigbeder
Vous êtes un romancier de la légèreté. Celle-ci a une vraie profondeur, que vous avez mise à l’honneur et qui relève de notre civilisation. Comment vivez-vous son saccage par la lourdeur idéologique, sanitaire, politique ?
Me voici donc soldat du frivole ! Difficile d’imaginer qu’on puisse défendre la futilité comme une valeur supérieure, et c’est pourtant le cas aujourd’hui. Il est possible que cela nous soit imposé par les États-Unis et la morale protestante. Ils n’ont jamais compris ce que les Français avaient avec cet esprit de cynisme, d’ironie permanente, à paraître tout prendre à la légère. Si bien qu’on finit par le perdre nous-mêmes. C’est très dommage, car c’est pour cette raison que Casanova a écrit en français. Notre civilisation est menacée, et ce qui me frappe, c’est la docilité avec laquelle les Français se laissent faire.
Le titre de votre livre pastiche celui de Marguerite Duras.
Ce qui est surprenant de ma part car je n’ai jamais vraiment aimé Duras mais Un Barrage contre le Pacifique est son meilleur livre. C’est une métaphore de la colonisation : un échec, une impossibilité. Sa mère essaye de construire, dans l’actuel Cambodge, un barrage contre le Pacifique pour cultiver du riz et chaque année c’est inondé…
Vous n’aimez pas beaucoup Duras, Édouard Louis non plus, qui incarne une tendance nouvelle de la littérature qui prétend abolir le roman pour ne plus promouvoir que le témoignage sociologique. Comment voyez-vous cette évolution ?
Édouard Louis est l’incarnation de la réussite de l’ascenseur social, cependant il se plaint tout le temps. Pour le reste, je ne juge pas tant un livre à son sujet qu’à l’émotion qu’il me procure. En l’occurrence, ses livres ne me touchent pas, je les trouve outranciers, et il est contradictoire. D’abord, il critique ses parents puis il essaie de se faire pardonner. Le témoignage auto-victimaire a toujours existé et peut produire des chefs-d‘œuvre. Les Rêveries du promeneur solitaire par exemple. Mais c’est Rousseau, donc un chef-d’œuvre. On peut écrire sur la douleur, mais avec du talent. Édouard Louis n’a ni talent ni humour.
« Le clitoris de la France a failli être excisé par les courants sous-marins et, grâce à ce démiurge fantasque, il est toujours là ! »
Frédéric Beigbeder
Le personnage que vous décrivez a l’air assez drôle avec sa couille qui déborde du caleçon et, dans le même temps, il se bat contre contre l’océan !
Il se bat avec succès contre l’océan Atlantique depuis 1985 ! Le Cap-Ferret devrait être beaucoup plus court, sans lui. Le clitoris de la France a failli être excisé par les courants sous-marins et, grâce à ce démiurge fantasque, il est toujours là ! Mais je ne crois pas qu’il se considère comme quelqu’un de léger. Il mène un combat Don Quichottesque perdu d’avance, qu’il faut tout de même mener. Mon combat, c’est qu’il y ait toujours des gens pour jeter des confettis dans une foule et qu’on puisse continuer à se faire des bisous dans la rue sans que quelqu’un appelle la police.
Vous écrivez aussi : « La vie d’un homme qui ne croit pas en Dieu est la plus triste de l’univers » Quel est votre rapport à Dieu ?
Je suis dans une phase assez prévisible. En vieillissant, on commence à se poser des questions métaphysiques : merde, que va-t-il se passer après tout ça ?
Vous n’y aviez jamais pensé ?
Si, bien sûr ! Que je me sois éloigné de la religion, que je ne sois pas pratiquant est, à la limite, secondaire, car ça imprègne tout ce que j’ai écrit. Dans mes livres, il est toujours question du bien et du mal, du Christ et de la culpabilité judéo-chrétienne. Je suis un écrivain catholique malgré lui, ce qui ne m’empêche pas d‘être tout le temps tiraillé par ces questions, peut-être encore plus maintenant, avec la paternité et ses responsabilités.
Je suis travaillé par une forme d’angoisse, non pas l’angoisse de l’homme sans Dieu, mais cette idée que Dieu est en train de ne plus nous aimer ou que la nature souhaite nous éliminer. Si Dieu n’est plus amour, que se passe-t-il ? La terre comprend que son principal ennemi, c’est nous. En toute logique, pour sauver la planète, il faudrait supprimer l’être humain. Kafka a vu juste, en comparant l’homme à un cafard. Notre destin est désormais celui du parasite qui cherche à survivre dans un environnement hostile.
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Roman fragmenté pour époque déstructurée
Nous attendions la suite d’Un roman français, le livre le plus touchant de Frédéric Beigbeder, nous trouvons un roman dont le titre paraphrase Duras et la forme rien d’authentiquement estampillé. Un Barrage contre l’Atlantique déroute. Beigbeder innove, les phrases sautent dans l’espace blanc du papier ; une phrase, ou deux, un espace blanc, une phrase, un espace. Comme si l’écrivain reclus, en période de confinement, communiquait en morse. Il tourne autour d’une idée, une autre s’impose, la première revient, cerne sa langueur, s’évapore. Au bord de l’océan, sur une bande de terre qui ne tient plus qu’à l’opiniâtreté de Benoît Bartherotte, héros de ce livre, le narrateur se souvient. Comme un autre Pérec, Beigbeder tente de contenir les flots qui assiègent le monde – la planète est malade, la société asphyxiante – et ce sont les flots de la mémoire qui l’assiègent. Le divorce de ses parents, Laura Smet, la pandémie, ses enfants, la fête : tout remonte et déborde. Il faut écrire pour se sauver et sauver le monde. Un roman sensible, léger, profond. Éminemment français. MF

Grasset, 264 p., 20 €





