Quelle est la genèse du Manifeste Incertain ?
Le projet remonte à l’époque de mes 18 ans, je travaillais dans les wagons-lits internationaux, et notamment beaucoup en Italie. Nous étions en plein dans les années de plomb, avec des idéologies très fortes qui se combattaient : gauchistes ultra-violents d’un côté, de l’autre nostalgiques du fascisme, les deux faisant régner la terreur, notamment dans les trains. Beaucoup de mes amis étaient tombés dans le trotskysme et le maoïsme, et une nuit, en réaction à ces engagements, le terme m’est apparu : Le Manifeste Incertain.
C’est ensuite à Paris, où j’ai vécu dans la pauvreté et la solitude, que j’ai imaginé le livre qui pourrait avoir un tel titre, ainsi que la forme écrite et dessinée, qui est venue bien plus à tard, à mes 45 ans. J’avais envie de faire un livre sans fin, ce que j’ai proposé à mon éditrice, à raison d’un volume par an. Un rythme qui semblait important pour entretenir une relation avec mes lecteurs. Assez rapidement j’ai décidé de m’arrêter arbitrairement à neuf volumes. Les héros de mes livres, ce sont les sentiments, ici je souhaitais mettre en scène l’incertitude. Une incertitude qui m’apparait comme un stimulant, tout comme la mélancolie. À la fois une angoisse et une exaltation.
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Pourquoi Pessoa ?
C’est en retournant à Lisbonne que Pessoa m’est apparu comme une évidence : il était là, il m’attendait. Pessoa représentait à merveille les grands perdants, les vaincus, tous ceux qui traversent mon Manifeste et qui sont devenus des figures mondiales de la poésie après une existence globalement « ratée ».
Quel est le point commun de ces figures littéraires de l’échec que vous explorez à travers vos Manifestes, qu’il s’agisse d’Ezra Pound, de Gobineau ou d’Emily Dickinson ?
Tous les auteurs dont je parle sont confrontés au progrès, à la technologie, avec cette contradiction fondamentale qui est que les tenants du progrès sont des gens de gauche et que les victimes du progrès sont également des gens de gauche, des prolétaires. Les auteurs dont je parle, comme Walter Benjamin ou Ezra Pound, sont globalement opposés au progrès. Le progrès consiste fatalement à mettre des gens de côté.
Pessoa quant à lui n’a jamais su décider de quel côté il était…
Il faut bien comprendre l’histoire du Portugal pour comprendre Pessoa : c’est un pays qui oscille constamment entre une dictature et une République, et Pessoa aussi. Un jour il est séduit par Salazar, avec tout un peuple qui se rend complice de cette dictature, pour se rétracter peu de temps après. Au fond, c’est un vrai anarchiste !

Vous ouvrez ce neuvième tome en évoquant le contexte français et notamment les Gilets jaunes…
J’ai évoqué les Gilets jaunes car pour moi c’est un mouvement extrêmement profond, qui a des origines très lointaines dans notre histoire. Ils sont relatifs à une certaine « histoire oubliée », en phase avec l’œuvre de l’historien Augustin Thierry, qui a été à la fois évacuée par la gauche jacobine et par la droite. Comme il le disait, la vraie révolution française, c’est tout le mouvement des révoltes communales qui ont parcouru le Moyen Âge, et dont les Gilets jaunes sont les héritiers aujourd’hui.
Pessoa disait d’ailleurs que la démocratie est anti-sociale par essence…
Pour moi la démocratie actuelle en France n’est qu’une esquisse de démocratie. Il y a chez les Gilets jaunes un besoin de démocratie réelle. Aujourd’hui je suis constamment choqué par la répression, à la fois physique et judiciaire, dont ils font l’objet.
Pourquoi cette forme « autodessinée » du Manifeste ?
Je n’aime pas la bande dessinée, car pour moi elle relève du dialogue, au théâtre, et malheureusement la BD n’a pas encore eu son Beckett ou son Shakespeare. La forme n’évolue pas tellement selon moi, et en tant que littéraire j’ai beaucoup de mal à y faire entrer de la littérature. J’ai donc cherché une forme qui inclue l’essai littéraire, la poésie et le dessin, en abordant plusieurs formes de dessin : le dessin d’après nature, l’esquisse d’après photos. J’ai cherché à ce que textes et dessins se croisent sans forcément se trouver, qu’ils s’animent l’un l’autre. J’utilise le dessin comme un monteur de film utiliserait la musique.
J’utilise le dessin comme un monteur de film utiliserait la musique
Pourquoi avoir choisi d’évoquer Pessoa par bribes biographiques ?
J’évoque sa vie car pour moi la grande mode française a été pendant longtemps – notamment pendant les années 70 – d’éviter l’approche biographique. Je considère au contraire que tous ces auteurs sont indissociables de leurs biographies : il faut comprendre l’air que les auteurs respirent pour comprendre leurs œuvres, il faut s’attarder sur les vestiges de leurs passages, qui sont parfois encore visibles dans les endroits qu’ils ont connus.
Pessoa, pour autant, de son propre aveu, n’a pas beaucoup vécu entre le jour de sa naissance et celui de sa mort…
Beaucoup de psychanalystes se sont penchés sur Pessoa et ses hétéronymes (les doubles littéraires que l’écrivain s’est créés, Ndlr), mais pour moi c’est une approche sans intérêt. Il a simplement deux vies comme beaucoup d’écrivains de son époque, une vie quotidienne et une vie littéraire qui est la vie réelle, la vie « en profondeur ». Pessoa en est certainement l’exemple le plus parfaitement outré, il en souffre mais en même temps il s’en délecte, c’est la contradiction incarnée.
Un aspect moins célèbre de Pessoa, c’est qu’il s’intéressait aux mouvements spiritualistes de son temps, comme la théosophie…
Pessoa a le goût du secret, mais certainement, aussi, une forme de crédulité. Il se voulait à la fois franc-maçon, rosicrucien, et « sébastianiste » : cette religion nationale délirante qui attend littéralement le retour d’un Roi disparu pendant un combat contre les Marocains. À Lisbonne, la grande place qui donne sur le Tage comporte encore la porte qui est censée célébrer son retour triomphal. Pessoa participe de ce culte, avec un goût certain de la mystification.

Noir sur Blanc, 352 p., 23€





