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Fukuyama avait raison

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Publié le

16 février 2018

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Fukuyama

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Même si les imbéciles ne le savent pas encore, nous sommes pour l’heure présente bel et bien sortis de l’histoire. Rien n’empêche que nous y entrions à nouveau. Fors nos lâchetés.

 

Plus encore que les ignorants, les gens à diplômes manifestent un goût très vif pour les idées reçues. À chaque nouveau malheur qui s’abat sur le monde, les commentateurs de profession, les intellectuels autorisés et les politiciens imbus de leur mission civilisatrice répètent à l’envi que « contrairement à ce que pensait Fukuyama, l’Histoire n’est pas finie ». Le caractère quasi pavlovien de telles déclarations invite à la méfiance. S’il est acquis que les thèses de Fukuyama sont nulles et non avenues, pourquoi donc évoquer encore son livre, paru il y a vingt-cinq ans ? Une telle unanimité dans la condamnation d’un ouvrage essentiellement théorique ne masquerait-elle pas une faille du discours officiel ? Bref, si tout le monde est d’accord pour dire que Fukuyama avait tort, n’est-ce pas suffisant pour envisager qu’il puisse avoir raison ?

Cette hypothèse paraît d’autant plus légitime que la pensée de Fukuyama n’a pas grand-chose à voir avec la caricature que l’on en fait. L’idée d’une fin de l’Histoire, conçue comme l’avènement d’un temps stationnaire et dépourvu de conflits, n’est à aucun moment formulée dans son ouvrage. C’est pourtant la position qu’on lui attribue en général. Conscient de ce risque, Fukuyama a multiplié les avertissements, craignant que ses lecteurs ne prennent le mot « Histoire » dans son acception conventionnelle. La véritable question, que Fukuyama posait en 1992 et qui n’a rien perdu de son actualité, est tout autre : peut-on légitimement considérer que l’Histoire humaine tend vers un but unique ? Fukuyama y répond de manière positive : selon lui, le destin de l’humanité doit effectivement trouver sa conclusion dans une organisation collective qui satisfait les aspirations fondamentales de l’individu.

À la suite d’Alexandre Kojève (1902- 1968), commentateur de Hegel qui fit un jour le choix d’abandonner la philosophie pour devenir haut fonctionnaire de l’Union européenne, Fukuyama considère que cette étape définitive dans notre évolution est celle de la démocratie libérale. Voilà un premier problème de taille pour ses censeurs habituels (et, pour l’observateur impartial, une première occasion de ricaner) : les mêmes intellectuels qui balaient d’un revers de main l’idée d’une fin de l’Histoire considèrent en même temps notre régime politique comme indépassable. Tout en condamnant chez Fukuyama des thèses qu’il n’a jamais défendues, ils lui donnent implicitement raison quant au caractère sacré du dogme démocratique.

Mais il y a mieux. Cette dénonciation rituelle d’un livre déjà ancien – et d’une lecture peu distrayante – se fonde uniquement sur son titre. Il est toujours téméraire de juger la pensée d’un auteur en s’arrêtant à la couverture de son ouvrage. Quand on s’y aventure, encore faut-il se donner la peine de lire le titre en entier. Nos grandes consciences ne vont pas même jusque-là : leur effort s’arrête avant la fin de la première ligne. Ce livre, si abondamment commenté et si peu lu, s’intitule en effet La fin de l’Histoire et le dernier homme. C’est ce second aspect des thèses développées par Fukuyama qui présente le plus vif intérêt pour la France et l’Europe d’aujourd’hui.

Depuis l’humble Twittos bêlant avec le troupeau jusqu’au plus grand savant, nos contemporains répètent inlassablement qu’autrefois tout le monde était fou et que nous avons inventé le bonheur.

La mention du « dernier homme » est une allusion à Ainsi parlait Zarathoustra, où l’expression est employée pour désigner une humanité abâtardie, composée d’individus ne songeant qu’à leur bien-être. Nietzsche redoute l’avènement prochain d’un monde où chacun se fera gloire de sa mesquinerie : « nous avons inventé le bonheur » et « autrefois, tout le monde était fou », proclament les derniers hommes. Ces phrases sonnent de façon bien familière à nos oreilles. Pour Fukuyama, les choses sont encore plus claires : nous sommes, sans contestation possible, les derniers hommes. C’est pour cette raison que l’Histoire est finie, non pas dans l’absolu, mais seulement pour les habitants des sociétés démocratiques et libérales de l’Occident. Quand nous jetons les yeux autour de nous, il est difficile de ne pas découvrir des indices de ce phénomène. Tout indique que nous sommes effectivement sortis de l’Histoire. Depuis l’humble Twittos bêlant avec le troupeau jusqu’au plus grand savant, nos contemporains répètent inlassablement qu’autrefois tout le monde était fou et que nous avons inventé le bonheur.

Avec une cruauté non dépourvue d’un certain comique, les tragédies qui s’abattent sur nous mettent en évidence la naïveté de telles convictions. Quand, après un abominable massacre, on se venge en buvant des mojitos à la terrasse d’un café à la mode ; quand, en attendant le prochain attentat, on disserte sans fin sur les traumatismes psychologiques et sociaux qui font naître une vocation d’assassin ; quand on répond à chaque explosion de violence aveugle par le refus des « amalgames », alors – oui – on est sorti de l’Histoire. Cette attitude n’est pas réservée aux imbéciles. Dans un livre paru en 2015 et consacré à la cité de Palmyre détruite par l’État islamique, le grand historien Paul Veyne exprime de façon à la fois touchante et ridicule l’incompréhension de notre monde face à ceux de nos contemporains pour qui l’Histoire demeure une réalité. Selon lui, si les djihadistes souhaitent l’anéantissement des infidèles, c’est uniquement par dépit : comme des enfants privés d’affection mais qui, au fond d’eux-mêmes, ne veulent qu’un baiser et une sucrerie, ces soldats sanguinaires ne sèment la terreur que pour nous exprimer un amour auquel nous ne savons pas répondre.

 

On n’arrête pas l’histoire

 

On dispute en vain depuis des siècles sur le destin de l’homme et l’avenir du monde : ne nous aventurons donc pas à définir l’Histoire. Une chose est sûre cependant : aucun peuple n’y joue son rôle en buvant des cocktails, en allumant des bougies et en offrant des peluches aux mânes des innocents. Pour faire triompher la fraternité, la tolérance et l’amour entre les peuples, la Révolution française a fait couler des torrents de sang. L’Histoire est avant tout faite d’intolérance, de violence et de cruauté. Tout le monde s’accordera sur ce point. Si l’on répond à son meurtrier « vous n’aurez pas ma haine », on peut être un saint ou un « dernier homme », mais on n’appartient plus à l’humanité ordinaire.

Cette humanité ancienne n’a pas entièrement disparu. Parmi nous, il se trouve encore des esprits inquiets ou mécontents pour refuser le nouvel ordre des choses. Même cela, Fukuyama l’avait prévu. Non seulement il n’envisage pas la fin de l’Histoire comme on lui reproche de le faire, mais il va jusqu’à nous prévenir des menaces qui peuvent apparaître au sein même de nos socié- tés. Dans les derniers chapitres de son ouvrage, il nous rappelle ainsi que la coexistence entre un « vaste monde historique » (ou règnent la violence et la foi) et le « monde post-historique » (qui est le nôtre) signifie que certains individus pourront toujours être attirés de l’autre côté, précisément parce que c’est là le domaine des luttes, de la guerre, de l’injustice et de la souffrance. Songez seulement à ces Européens qui, malgré leurs lointaines attaches chré- tiennes et occidentales, rejoignent les rangs de ceux qui combattent l’Occident chrétien.

Et, la prochaine fois, pensez donc à le dire : Fukuyama avait raison.

 

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