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Gaspar Noé, Noé Gaspar ou l’intoxication volontaire et collective

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27 novembre 2018

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« Le processus mondial, dans son ensemble, a beaucoup plus de traits communs avec une party de suicidaires à grande échelle qu’avec une organisation d’êtres rationnels visant à la conservation de soi. » Peter Solterdijk, Essai d’intoxication volontaire – « Il y a deux tragédies dans la vie: l’une est de ne pas satisfaire son désir et l’autre de le satisfaire. » Oscar Wilde – « L’amour excessif de la vie est une descente vers l’animalité. » Baudelaire.

 

On ne devrait pas connaître la vie des gens. Gaspar Noé est cool. Il n’a pas été le dernier choisi en EPS. Il devait faire de grandes fêtes chez lui. Il est mondain et prend de la cocaïne à l’église Saint-Merri avec des assistants de Rick Owens. Bien habillé, bien coiffé, il écoute de la bonne musique (d’Erik Satie repris par Gary Numan en passant par Cerrone, sans négliger Patrick Hernandez) et colle de bonnes références sur son écran : clins d’œil appuyés à Fassbinder, à Argento, et à ce livre fétiche, Suicide mode d’emploi. L’ambiance de fin de monde désynchronisée est là. Sans message, sans issue, brute. On mélange grande et petite culture, absolu et dérisoire. On change de rythme, on accumule des sensations et des moments d’exception. On tente de vivre sa vie en menant des expériences jusqu’à la fracture dans un hédonisme de l’extrême. La société semble anesthésiée, il lui faut des stimulants de plus en plus puissants pour avoir une impression de vie, au risque de s’abîmer dans la jouissance. On a dit libre.

 

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La liberté a engendré cet immense pouvoir de se vandaliser et de se délecter de sa souillure. Nous portons l’obscène en nous, et nous le manipulons sous la forme du jeu. Animaux en quête d’un saisissement, d’un rapt. L’intensité et le désir devenant rares. On danse, on se drogue, on simule. On ne contrôle plus l’euphorie. On ne vivra rien jusqu’au bout. Tout le monde a démissionné : le divertissement est roi pour toujours, et ses corollaires la décadence et le futile. S’exaltant vers une finalité sans fin où plus personne ne s’accomplit. Peut-on encore s’élever narcissiquement? Le désir de libération est partout – « le drapeau français, c’est toujours le même, ça m’angoisse » – tout est heurté et concis, les dialogues « je vais lui mettre mon bangala ».

Tout le monde a démissionné : le divertissement est roi pour toujours, et ses corollaires la décadence et le futile.

Tout doit être efficace, radical et mutique adapté à une jouissance rapide et déconnectée. L’affichage est subversif et débauché. Le délire vestimentaire passe du toc faux sexy de Britney à Grace Jones en passant par les pubs Nike et les sex-shops de Pigalle. On récupère tout. C’est la Fashion Week chez Carrefour. Dans ce bunker à la glauque lumière. Du néon. Une décoration de tueur en série des années 70. D’un pornographe. D’un fan de Moroder. C’est la chute de l’empire romain filmé par Baselitz. La tête en bas. À l’envers. « Mourir est une expérience extraordinaire ». Le refus de s’inscrire dans l’avenir, sachant où il va. Des références au passé : la scène d’ouverture est la scène de fin d’Irréversible, son grand film. On se préfère aveugle et hasardeux, participant à distance à la consommation commune et sociale. La vie est un combat (le sens du combat, encore Houellebecq) La part animale y tient une grande place.

 

Ce rapport de force, Noé en fait un rapport sexuel – les couples sont parfois incestueux et les enfants morts. Cette mort qui rend les hommes précieux et pathétiques. Chaque acte qu’on accomplit peut être le dernier, alors l’intensité. Gaspar Noé fait des memento mori en images. L’image a pris la place du religieux. Ces jeunes, dans le dépassement collectif, dansent comme s’ils priaient. L’on ne viendra jamais à bout de cette pulsion de destruction. On veut éprouver avant tout, avec n’importe qui, pour se sentir vivant, même trois secondes. Cette partouze sous trip avance nos envies d’adaptation et de proximité. Le vide pose parfois de vraies questions. Et le crime aurait été parfait s’il avait été réalisé par Éric Zemmour.

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