D’un point de vue strictement militaire, les opérations Serval puis Barkhane ont-elles été une réussite ?
Sur le plan militaire oui, mais le problème ne se trouve pas là. Prenez l’exemple de la guerre d’Algérie: c’est une réussite absolue sur le plan militaire mais politiquement c’est autre chose. Au Mali, les opérations, en prenant en compte qu’elles avaient des objectifs modérés, sont une réussite. Elles consistaient à réduire la pression du terrorisme djihadiste. Avec Serval, si vous prenez une carte, on observe une poussée des djihadistes vers le sud, un coup d’arrêt puis un reflux. Pendant l’opération Barkhane, des chefs terroristes sont régulièrement éliminés ce qui, qu’on le veuille ou non, perturbe la dynamique ennemie même si je sais qu’il est de bon ton de dire que c’est débat sur la réussite militaire de notre intervention au Mali. Les tenants d’opérations rapides, comme Artémis en RDC ou Sangaris au Tchad, ont pu critiquer Barkhane. Mais après ces deux opérations, aucun problème des pays en question n’était réglé. L’idéal serait une opération très courte qui aurait des effets de long terme, mais ça, ça n’existe pas. Si, il y a Kolwezi, en 1978, où la poussée des gendarmes katangais soutenus par l’Union soviétique a été durablement stoppée. Aujourd’hui, le fameux enlisement dont il a été question au Mali fait partie des opérations. On ne peut l’éviter si on veut avoir un effet sur le long terme. Il faut être cohérent. Si on décide d’intervenir quelque part, il faut savoir que ça peut durer. Si on décide de ne pas intervenir, il ne faut pas se plaindre de l’inaction de la France dans le monde. Une opération militaire ne peut que vous donner des inutile, que dix apparaissent quand vous en tuez un. La réalité est différente. Il n’y a pas vraiment de résultats limités; reste à la diplomatie de les faire fructifier.
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La France n’a donc pas su tirer parti diplomatiquement des résultats de ses soldats au Sahel ?
Il ne faut pas regretter l’opération. Aucune opération n’a été plus légitime que Serval. Nous sommes intervenus à la demande des autorités locales, avec le soutien de l’ONU, de l’Union Africaine et de l’Europe. Il faut ajouter à ça une réussite parfaite de la mission. Mais les meilleures conditions de négociation ont existé dans la foulée de cette réussite initiale, au printemps 2013. Si la France n’impose pas un traité à tous les belligérants à ce moment, alors qu’elle a un maximum d’atouts dans son jeu, que le gouvernement malien vous est extrêmement reconnaissant, que la menace djihadiste est largement amoindrie et que les mouvements autonomistes touaregs réalisent qu’ils ont fait fausse route en s’alliant aux terroristes, comment espérez-vous négocier alors que vos cartes s’affaiblissent ensuite continuellement? La France a raté le kairos. Pourquoi? C’est une véritable interrogation. Quand on fait une opération sur le terrain, il faut toujours se demander ce qu’y gagnent nos diplomates. Accumuler les succès sans vision est stérile. À chaque succès de nos armes, nous aurions dû exiger beaucoup plus du gouvernement malien. Nous n’avions pas les mêmes préoccupations que ce gouvernement, en fait assez peu inquiet de l’islamisation de sa société mais qui redoute par-dessus tout l’autonomie des Touaregs. Nous nous sommes rendus là-bas alors que nous n’y avions aucun intérêt économique, contrairement à ce que pense une jeunesse africaine très crédule, à la fois pour éviter que la région ne se déstabilise et par une forme d’altruisme, de fidélité à une vieille amitié avec ces pays. Quand vous agissez avec de telles intentions, la moindre des choses est de parvenir à ne pas être évacué comme un malpropre.
Justement, comment le sentiment anti-français qui a mené à ce départ est-il né au Mali ?
À partir du moment où les Africains entendent sans cesse des hommes politiques, des universitaires français, critiquer la France et dire que notre pays doit battre sa coulpe devant l’horreur de son passé esclavagiste et colonial, ils finissent forcément par penser que notre pays est mû par de mauvaises intentions. On ne peut pas aimer une personne ou un pays qui ne cesse de dire du mal de lui. Les mêmes personnes qui subventionnent le lundi des associations qui crachent leur haine de la France à tout bout de champ déclenchent des opérations militaires le mardi. Il s’agit d’être cohérent ! La France a été confrontée dans ces pays à la situation la plus difficile qu’on puisse imaginer, entre une natalité absolument hors de contrôle, une islamisation de fond, des États incompétents qui se livrent à une corruption endémique et la désertification. C’est l’endroit le plus difficile de la planète. Si vous y allez, il ne faut pas dire aux gens que vous allez régler leurs problèmes rapidement. Encore une fois, il s’agit d’être cohérent. Sinon, vous n’y allez pas. Si vous y allez pour perdre des hommes, dépenser de l’argent et qu’en plus les Maliens ne sont pas contents, les Français ne l’accepteront pas longtemps.
« Une opération militaire ne peut que vous donner des résultats limités; reste à la diplomatie de les faire fructifier »
Général Frédéric Blachon
Au fond, le problème de la France n’a- t-il pas été de ne pas savoir se faire respecter ?
Aucun pays n’a été aussi aidé que le Mali. L’ONU, l’Europe, l’armée française, tout le monde a été au chevet du malade. Tout ça pour être congédié comme des malpropres! C’est là qu’on voit les limites de la diplomatie française, les limites d’un pays qui a l’habitude d’être insulté sans répondre. Vous pouvez avoir la meilleure armée du monde, si vous n’avez pas un pays fier qui la soutient, vous n’irez nulle part. Vous voulez les Russes ? Allez-y ! Si la Russie arrive à avoir des résultats en Centrafrique, à stabiliser ce pays, il faudra s’en réjouir. Mais ils n’y arriveront pas. Vous voulez les Chinois ? Allez-y ! Ils sont d’une générosité exemplaire! Qu’ils fassent de l’irrigation, plantent des arbres et trouvent du pétrole comme ils le promettent. Mais personne n’est dupe. Dès que les Chinois vont quelque part, ils laissent des résultats terribles. C’est à nous de dire : « Nous aidons les pays qui nous aiment ». Il y en a marre d’être perdant sur tous les tableaux. L’armée française, ça se mérite.
La France possède encore une présence assez importante au Sahel, notamment au Niger et au Tchad. Est-elle de nature à persister ? Comment envisagez-vous le futur de la présence française en Afrique ?
Au Niger, contrairement au Mali, il existe une vraie élite politique, une vraie notion de bien commun. Les forces françaises se sont repositionnées de Gao au Mali à Niamey dans ce pays. À partir de cette base, avec des unités d’intervention, des hélicoptères, des drones et des avions, vous pouvez continuer à enrayer la montée en puissance du djihadisme. Cependant, ces opérations ne servent qu’à nous donner du temps. On ne règlera rien tant que la démographie africaine sera aussi élevée. À 7,1 enfants par femme, tout ce que vous pouvez faire finira par être balayé. Le Sahel, c’était 3 millions d’habitants en 1960, ça sera 240 millions dans quelques années.





