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George Orwell, saint laïc et justicier

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Publié le

26 février 2021

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Après une Pléiade réunissant ses romans, George Orwell revient en librairie avec une anthologie de ses écrits de combat, peut-être la meilleure part de son œuvre. Présentation avec son traducteur, Lucien d’Azay.
Orwell

Comment avez-vous choisi les textes composant ce volume ? Et pourquoi ce titre, Écrits de combat ?

Constance de Bartillat, Charles Ficat et moi avons choisi les huit essais qui nous ont paru les plus représentatifs de l’engagement politique et social de George Orwell. Nous leur avons ajouté, en guise de pendant, sa longue et magistrale étude de l’œuvre de Charles Dickens parce qu’elle illustre bien, par incidence, la pensée de l’auteur du Quai de Wigan, notamment autour de la notion de common decency qui lui était si chère. Le titre, Écrits de combat, nous a semblé découler naturellement de ce choix dont l’un des critères était de montrer qu’Orwell se range toujours du côté des démunis, des laissés-pour-compte et, de manière générale, des personnes les plus vulnérables de la société.

Lequel de ces textes vous a le plus frappé ?

Tous m’ont fait une forte impression, à des périodes différentes de ma vie. Je me rappelle avoir lu Shooting an Elephant (« Comment j’ai tué un éléphant ») dans un train de nuit, entre Paris et Venise, il y a environ vingt-cinq ans, et Down the Mine (« Au fond de la mine ») sur le pont d’un bateau où je n’arrivais pas à dormir à la belle étoile, faute de disposer d’une cabine, entre Venise et Corfou, pendant l’été 1999. Ce dernier texte, en particulier, a radicalement influencé mon point de vue politique. On a du mal à ne plus être de gauche quand on l’a lu.

La gauche n’est plus la seule à se réclamer de lui : tout le monde se l’approprie…

Oui, cela finit par être agaçant. Chaque fois qu’une opinion ou un goût devient majoritaire, je suis inévitablement enclin, comme beaucoup de francs-tireurs qui préfèrent les marges, à défendre le parti contraire, quitte à faire l’avocat du diable.

Le style d’Orwell est celui d’un journalisme d’élite, qui tient de l’ethnographie et de la sociologie

Il me paraît toutefois difficile de désapprouver Orwell en raison de son succès posthume. Mais un même genre de réaction conduit des personnes aussi subtiles que Gabriela Manzoni, par exemple, que j’apprécie beaucoup au demeurant, à écrire qu’« Orwell est un auteur pour les gens de droite et de gauche snobs ».

La langue d’Orwell pose-t-elle des difficultés au traducteur ?

La phrase d’Orwell est simple, limpide et dense. Partisan d’une « prose pareille à une vitre transparente », comme il l’écrit dans « Pourquoi j’écris », il tire parti des qualités de l’anglais, qui sont la concision, l’exactitude et le tranchant, dans un registre terre-à-terre, parfois cru et néanmoins poétique, sans fioritures ni aspérités. À cet égard, Simon Leys parlait de l’« art invisible et efficace d’Orwell ». C’est le style d’un journalisme d’élite, qui tient de l’ethnographie et de la sociologie. Il n’est guère aisé de rendre ce laconisme cinglant en français ; j’espère y être parfois parvenu. D’autre part, Orwell recourt à des mots fétiches, pareils à des marottes, qui relèvent du concept philosophique, et d’autant plus difficiles à restituer qu’ils sont imprégnés d’anglicité.

Lesquels ?

Humbug, par exemple, « supercherie », « fumisterie », « charlatanisme », résume tout ce qui indigne Orwell et l’incite à dénoncer les injustices dont il est témoin. Le cant (stéréotypes hypocrites qui dissimulent la malveillance), le sham (« frime »), le blah-blahing (« baratin ») et le ballyhoo (« bourrage de crâne ») appartiennent au registre de l’imposture, du simulacre et du pharisaïsme. À toutes ces notions néfastes s’oppose la common decency, qu’on pourrait traduire par « honnêteté commune », le sentiment de dignité qu’Orwell prête à tout commun des mortels qui se respecte.

Il arrive plusieurs fois à Orwell d’évoquer Chesterton. Que sait-on de son rapport à l’auteur de Tremendous Trifles ?

Orwell cite souvent Chesterton dont il admirait le talent littéraire, à commencer par ses fameux paradoxes, mais aussi l’humour et la ferveur patriotique. En revanche, l’optimisme chrétien et le prosélytisme catholique de l’auteur d’Orthodoxie et d’Hérétiques tendaient à l’exaspérer. Né la même année que Churchill, en 1874, Chesterton avait trente ans de plus qu’Orwell ; il aurait pu être son père.

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Je présume qu’ils se sont rencontrés, à la rédaction d’un journal par exemple, et il est manifeste qu’Orwell a été influencé par la stature de pamphlétaire de son aîné, mais Chesterton est mort en 1936, date à laquelle Orwell n’avait publié que Dans la Dèche à Paris et à Londres, Une Histoire birmane et Une fille de pasteur ; Chesterton n’a pas eu le temps de le prendre en considération comme écrivain.

Que pensez-vous de la philosophie d’Orwell selon laquelle « tout art est propagande », l’art pour l’art étant une position politique en creux ?

C’est en effet ce qu’il écrit au sujet de Dickens. Et l’une des raisons majeures qui le déterminent à écrire, comme il l’affirme dans « Pourquoi j’écris ». Il donne au terme « politique » le sens le plus large possible. C’est, comme il l’explique, « le désir de faire avancer le monde dans une certaine direction, de modifier l’idée que se font les autres du genre de société à laquelle ils doivent s’efforcer d’aspirer. Ici encore, aucun livre n’est véritablement exempt de préjugés politiques. L’opinion selon laquelle l’art ne devrait rien avoir à faire avec la politique est en soi une posture politique ».

Diriez-vous que le sujet d’Orwell, c’est la révolte contre l’inhumanisation des humains ? Il est frappé au Maroc qu’on voie les Arabes comme n’appartenant pas à l’espèce, à Cochin que les malades soient vus comme des organismes anonymes, et dans les mines que les mineurs soient machinisés…

La « révolte contre l’inhumanisation des humains » me paraît une bonne formule pour définir la réaction d’Orwell face à ce qui l’indigne. En qualité de pamphlétaire, sa position est sans équivoque : il ne s’en prend qu’aux puissants au profit des défavorisés, tous ceux que la société, totalitaire ou libérale, asservit, exploite et martyrise. Il est toujours du côté de l’opprimé et défend inlassablement le faible contre le fort. C’est pourquoi sa démarche empirique s’apparente, à mes yeux, à celle de François d’Assise. Orwell est un saint laïc, mâtiné de justicier.

Orwell a eu l’honneur d’entrer en Pléiade tout récemment. Des romans qui y sont réunis, lequel a votre préférence ?

Alors que je suis un inconditionnel des essais d’Orwell, j’éprouve un sentiment plus ambivalent à l’égard de ses romans. Je les trouve captivants et merveilleusement écrits, mais en même temps sinistres. Ses héros lui ressemblent, ou du moins au côté le plus sombre de lui-même : ils sont souvent tristes, malheureux, sinon misérables, à force d’être minés et accablés par une société qui les dégoûte et qu’ils rejettent. Il me faut tout de même admettre qu’ils m’ont profondément marqué et que je les ai lus avec passion. Une Histoire birmane et 1984 sont les seuls romans d’Orwell qui figurent dans le volume de la Pléiade. Quant aux autres titres, ma préférence va au Quai de Wigan.

Écrits de combat de George Orwell (traduit et présenté par Lucien d’Azay)
Bartillat, 260 p., 20 €

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