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Gérald Andrieu : « Une partie du pays est entrée en sécession civique »

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Publié le

12 janvier 2018

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Pendant un an, le journaliste Gérald Andrieu est allé à la rencontre d’un peuple oublié de la frontière : épousant la courbe orientale de l’hexagone, il a vu et vécu avec des drôles de gens, les Français. Exotique.

 

Alors que tous vos confrères préparaient consciencieusement le marathon des présidentielles, vous avez chaussé vos souliers de randonnée et vous avez parcouru la France en longeant ses frontières. Pourquoi ?

C’était ça ou le burn-out ! Plus sérieusement, j’ai quelques élections derrière moi et la perspective de couvrir cette présidentielle de façon classique ne m’enthousiasmait pas. Suivre une campagne, c’est aller d’hôtels en hôtels, se mettre dans la roue des candidats, relever leurs petites phrases, décrypter leur attitude, et le haussement de sourcil devient matière à édito… Donc je suis parti longer cet objet politique qui apparaîtra désuet à certains  : la frontière. Et en choisissant ce point par essence le plus éloigné de Paris, je suis allé à la rencontre de la fameuse France périphérique.

 

La France périphérique, la frontière, les laissés-pour-compte : un champ lexical très nauséabond, non ?

Nauséabond  ? Je ne crois pas. Polémique, peut-être. Et encore, il fut un temps seulement. Aujourd’hui, la France périphérique est évoquée de façon presque rituelle par les politiques. Un peu comme un mot clef que tout candidat doit absolument placer dans son discours

 

Pour autant, avez-vous l’impression que ces Français des périphéries sont compris ?

Les politiques, en les évoquant, pensent avoir « fait le job ». Mais ça n’est bien sûr pas suffisant. La France périphérique, ce sont des hommes et des histoires que je raconte, mais aussi des craintes et des espoirs auxquels les politiques devraient être capables de répondre. Mais comme l’avouait Jean-Louis Bourlanges (Modem), lors d’une émission de télé à laquelle je participais, «le problème, c’est que les politiques n’ont rien à dire à cette France d’en bas » !

Une partie du pays est entrée en sécession civique. Ça s’est vu avec l’abstention colossale du second tour et des législatives.

Vous dites que les frontières ne sont plus nationales mais internes.

Plus les frontières de l’État-nation ont été effacées, plus on en a vu surgir de nouvelles un peu partout. À l’échelle des régions, dans les villes, les quartiers. À chacun sa communauté, son identité, sa religion, sa sexualité, toutes brandies en étendard ! Ce n’est pas vraiment pour moi le monde rêvé. Comme si nous n’avions plus de destin commun, plus de volonté de « faire France » ensemble, même si j’ai conscience que cette expression a un parfum de novlangue ridicule  ! Lors des dernières élections, il me semble que le phénomène s’est accru : une partie du pays est entrée en sécession civique. Ça s’est vu avec l’abstention colossale du second tour et des législatives.

 

Diriez-vous que ces Français-là vivent un cauchemar ?

Un cauchemar ? Il ne faut pas exagérer ! Cependant, les communes frontalières sont un avant-goût de la France rêvée de Macron, atomisée par la flexibilité et la mobilité imposée à tous. Ce sont souvent des cités-dortoirs. Je ne compte plus les gens chez qui j’ai dormi et qui ne savaient même pas le nom ou la profession de leurs voisins ! L’emploi a fichu le camp – parfois de l’autre côté de la frontière –, commerces et services publics ont fermé en masse, il n’y a plus de lieux où se rencontrer.

 

Lire aussi : La France de l’excellence

 

Cette mobilité imposée est-elle provoquée par l’absence d’emploi ?

Certes, mais plutôt que d’essayer de retenir et de créer de l’emploi dans ces territoires-là, on explique aux gens qu’ils doivent s’adapter continuellement au grand mouvement et tout quitter. Prenons l’exemple des employés de GM&S de La Souterraine dans la Creuse venus manifester lors d’un déplacement de Macron. Les médias ont retenu la phrase du chef de l’État sur « le bordel » causé par les manifestants. Mais c’est surtout le fait qu’il explique que ces ouvriers pouvaient très bien aller trouver du travail à Ussel, parce que « ça n’est pas loin », qui était choquant. « Pas loin »  ? À près de 140 bornes, deux heures de bagnole ! Allez expliquer cela à un père de famille qui devra vendre sa maison qui, de toute façon, est invendable parce qu’il n’y a plus de boulot. La déconnexion du politique peut constituer une forme de violence.

 

À la fin de chaque chapitre qui représente une ville que vous avez traversée, vous rappelez le score au premier tour des présidentielles, pourquoi ?

Il s’agit surtout d’une piqûre de rappel. Macron m’est apparu étranger à la France que je traversais. Dans ces territoires, il n’était alors pas impopulaire, mais plutôt « apopulaire ». Le chef de l’État a bien été élu selon les règles, il n’est pas illégitime mais, étant donné l’étroitesse de son socle électoral et cette abstention de masse, il devrait avoir toujours en tête que les orientations qu’il portait pendant la campagne n’ont pas toutes été validées par la présidentielle et les législatives.

 

 

LE PEUPLE DE LA FRONTIÈRE

Gérald Andrieu

Éd. du Cerf

240 p. – 18 €

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