Gérard Leclerc : « Castaner voudrait-il désacraliser Notre-Dame ? »

© Benjamin de Diesbach

 

Après les propos polémiques tenus par la rédactrice en chef de Témoignage Chrétien Christine Pedotti dans son dernier éditorial intitulé « Monseigneur Très-Petit », L’Incorrect a souhaité recueillir les réactions de l’éditorialiste catholique Gérard Leclerc. Entretien.

 

 

Vous avez dû lire l’article de Christine Pedotti dans Témoignage Chrétien. Elle insulte ouvertement Mgr Aupetit lorsqu’il dit :  « Cette cathédrale est un lieu de culte, c’est sa finalité propre et unique ». Je cite Pedotti : « Nous avons vraiment honte de vous et de votre petitesse d’âme. Cette cathédrale, elle est à nous, elle est à tous, et vous, vous ne la méritez pas ». En êtes-vous étonné ?

Oui, un peu, parce que Christine Pedotti est chrétienne et qu’elle sait peut-être quand même ce que signifie l’Eucharistie. C’est peut-être un terme spécifique, mais en langage chrétien on dit l’Eucharistie. Je trouve un peu singulier qu’elle considère comme mesquin que monseigneur Aupetit donne la priorité à l’Eucharistie dans une cathédrale. Je sais bien que la cathédrale est autre chose, surtout Notre-Dame de Paris, parce qu’il y a eu Victor Hugo, et que toute l’histoire nationale qui s’y est déroulée.

La cathédrale est faite pour l’Eucharistie

Mais le point de départ et la vocation permanente au delà de tous les événements nationaux, c’est quand même la cathédrale, qui a été construite par Suger, pour le culte. Pour célébrer l’eucharistie. Mgr Aupetit est revenu plusieurs fois dessus, en disant : « C’est là où le mystère s’accomplit, c’est là où le pain est transformé en Corps du Christ ». La cathédrale a été construite pour cela. La cathédrale est faite pour l’Eucharistie, je ne vois pas comment contester ou nier ça. L’archevêque ne rejette pas les touristes, les gens qui n’ont pas la foi chrétienne. Il ne rejette personne. Mais il rappelle que si la cathédrale existe, c’est pour célébrer le mystère chrétien.

 

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Mme Pedotti reproche à Monseigneur Aupetit une homélie remplie  « d’imprécations et d’accusations », en ajoutant que c’est « une fois de plus le cas dans l’Église catholique ». À quoi fait-elle référence ?

Non, je ne sais pas. Dans cette phrase, elle semble accuser l’Église catholique d’exclusivisme, de sectarisme. Monseigneur Aupetit est pour elle un sectaire. Mais je rappelle que monseigneur Aupetit n’exclut personne. Ceci dit, il est vrai qu’il s’oppose en même temps à une sorte de récupération touristique. Il y a en face une volonté de récupérer Notre-Dame en mettant non seulement entre parenthèse mais en excluant carrément sa vocation. Ç’a été le cas notamment du ministre de l’Intérieur Castaner, qui a dit : « Ceci n’est pas une cathédrale ».

Je ne veux pas être trop polémique, mais ça veut dire que Monsieur Castaner voudrait désacraliser Notre-Dame ?

Il a eu ce mot incroyable devant Notre-Dame. Alors qu’est ce que c’est ? C’est un monument national à l’égal du Panthéon ? Je ne veux pas être trop polémique, mais ça veut dire que Monsieur Castaner voudrait désacraliser Notre-Dame ? Parce que le Panthéon c’est une ancienne église qui a été arrachée au culte. On l’impression que certains en rêveraient pour Notre-Dame.

 

Mgr Aupetit tient en effet des propos dirigés contre ce qu’ont pu dire monsieur Macron ou d’autres membres du gouvernement. Il dit notamment : « Ce bien cultuel, cette richesse spirituelle, ne peuvent être réduits à un bien patrimonial ». Doit-on y voir, selon vous, le signe que l’Église de France compte rendre aux églises leur véritable statut de maison du Christ, statut qu’elles semblent avoir perdu depuis une bonne centaine d’années au profit de celui de chef-d’oeuvre architectural qui attire les touristes ?

Je ne crois pas du tout que l’Église de France ait abandonné les églises. C’est vrai qu’il y a eu la loi de 1905, avec la nationalisation. Les biens ecclésiastiques, les cathédrales revenant à l’État, les églises construites avant 1905 revenant aux communes. Mais en même temps il a été précisé que les églises sont dévolues au culte. Vouloir arracher les églises à leur vocation cultuelle, ce serait extrêmement grave ! Ca irait à l’encontre de la loi et de toute une tradition qui s’est imposée depuis plus d’un siècle maintenant. Ceci dit il y a un réel problème pour l’Église de France, devant la multiplicité des églises rurales qui sont entretenues par les communes et maintenant il n’y a plus cette multitude de prêtres qui pouvaient résider dans les villages.

Il serait bon qu’au moins une fois par an il y ait la messe dans ces églises.

Ça pose un problème quand la messe ne peut plus être dite dans un  village, dans une église : est-ce que cette église reste une véritable église ? Les maires ruraux et la majorité de ces populations sont extrêmement attachés à leur église, parce qu’elle est le principal élément du village et exprime leur identité. De ce point de vue-là, il y a une réelle difficulté. Il faudrait résoudre peut être par diocèses ce problème-là. Il serait bon qu’au moins une fois par an il y ait la messe dans ces églises. Ou au moins une cérémonie : un baptême, un mariage, un enterrement. Il serait bon d’ailleurs que les enterrements continuent d’être célébrés dans l’église du village pour maintenir cette vocation.

 

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Lui reprochez-vous son côté offensif, qui peut être choquant pour certains, notamment lorsqu’il dit : « Avons-nous honte de la foi de nos ancêtres ? Avons-nous honte du Christ ? » L’archevêque semble avoir l’ambition de tourner à l’avantage de l’Église l’incendie de la cathédrale, exhortant les catholiques à plus de ferveur et à témoigner plus de leur foi…

Je ne vois pas pourquoi on reprocherait à un évêque d’attiser la foi des fidèles, ce serait un non-sens. L’incendie de la cathédrale a provoqué une émotion considérable, et pour un prêtre ou un évêque, c’est une occasion de remettre les pendules à l’heure. La cathédrale a brûlé, mais qu’est-ce que c’est qu’une cathédrale ? Tout ce qu’il y a comme enseignement dans la pierre et dans les vitraux, est-ce que cet enseignement est dans votre coeur ?

 

Monseigneur Aupetit affirme encore : « Une culture sans culte devient une inculture » et donne comme origine de cette inculture, la laïcité. Y voyez-vous une attaque contre la laïcité? Pourriez-vous essayer de nous expliciter ce lien qu’il fait entre les deux ?

Tout dépend ce qu’on entend par laïcité. Le pape Pie XII parlait d’une saine laïcité, c’est-à-dire de la distinction entre ce qui revient au spirituel et ce qui revient au temporel. La loi de 1905 était à l’origine considérée comme une loi de guerre. C’est grâce à Briand ou peut-être même Jaurès que c’est devenu une loi d’apaisement. On a trouvé un accord raisonnable entre l’État et l’Église, notamment pour le service du patrimoine. Et cette loi a rendu service au patrimoine. Si l’Église avait eu l’obligation de payer de ses propres deniers l’entretien des églises et des cathédrales de France, je ne sais pas comment elle aurait fait. Cette loi a eu des effets très positifs et est devenue une loi de pacification. En ce sens, la laïcité est une bonne chose. Mais en France, il y a toujours une équivocité entre laïcité et laïcisme. Le laïcisme étant une idéologie anticléricale et antichrétienne. Il faut faire la distinction entre les deux. Notre laïcité publique est une démarche de prudence politique et n’était pas au départ une démarche idéologique.

Le laïcisme étant une idéologie anticléricale et antichrétienne. Le laïcisme étant une idéologie anticléricale et antichrétienne.

Il faut vraiment distinguer les deux. Sans compter qu’il y a quand même des choses qui, à moi, me posent problème. Quand je vois qu’il y a ce projet d’aménagement de l’Île de la Cité, j’ai le sentiment qu’on va essayer d’en faire un espèce de Disneyland supérieur, et complètement aux mains du tourisme. D’où la nécessité de faire vivre la cathédrale de sa vie propre, de l’Eucharistie, des offices qui y sont célébrés. Les touristes sont assez intelligents pour percevoir ce véritable caractère de Notre-Dame. On ne va pas visiter la cathédrale comme on visiterait l’Arc de triomphe ou n’importe quel autre bâtiment.

 

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Certains membres du Grand-Orient de France affirment ne pas voir en Notre-Dame un lieu de culte, et Christine Pedotti reproche à l’archevêque la catholicité de son homélie. Ne peut-on pas y voir une offensive contre le petit sursaut de ferveur qu’a connu l’Église à la suite du tragique incendie de la cathédrale ?

Sans doute ! Les francs-maçons restent les francs-maçons, surtout ceux du Grand-Orient. Ils ont toujours été très anticléricaux. Pour eux il y a une véritable bataille culturelle pour Notre-Dame. C’est précisément là qu’on voit le bien fondé de l’homélie de monseigneur Aupetit dans ce qu’elle a de polémique. Il y a des attaques et des entreprises de récupération de Notre-Dame.

Les francs-maçons restent les francs-maçons, surtout ceux du Grand-Orient.

On voudrait en faire un bâtiment qui appartient à l’État et qu’on fait visiter comme on visite le Panthéon. Il faut lire les pages de Philippe Muray dans le XIXe siècle à travers les âges : il y a 100 pages sur l’histoire du Panthéon qui sont magnifiques. Je ne veux pas que Notre-Dame de Paris subisse le même sort que l’église Sainte-Geneviève et devienne un Panthéon, c’est-à-dire un temple des courants d’air.

Propos recueillis par Angélique Cottin

 

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