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Gladden Pappin : « Ceux qui ont largement voté Biden sont les consommateurs idéaux du « woke » capital »

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Publié le

9 novembre 2020

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Gladden Pappin enseigne la science politique à l’université de Dallas, au Texas. Il est membre du De Nicola Center for Ethics and Culture, qui promeut la tradition morale et intellectuelle catholique. Il nous livre son analyse sur une élection particulièrement difficile à suivre depuis l’Europe en raison de la partialité des journalistes progressistes.

Par quel moyen avez-vous voté ?

Question importante ! Je suis allé voter en personne dans un bureau de vote.

Que pensez-vous de l’organisation du vote aux États-Unis ?

Les États-Unis sont une mosaïque de différents modes de scrutins. Tous les quatre ans, le problème de ce système devient de plus en plus évident. Je pense que pour vous qui nous regardez d’Europe, cette désorganisation apparente doit être très surprenante. Mais nous sommes un État fédéral, donc chaque État peut choisir son propre moyen. Ce système suffit déjà à créer des incertitudes mais n’a normalement pas de conséquences sur le résultat final. Mais cette année, avec le coronavirus et les restrictions en place, beaucoup d’États ont élargi très largement les votes par correspondance. Voilà le problème.

Il est très surprenant pour nous Français que vous puissiez dans certains États voter sans présenter de carte d’identité.

Oui, c’est le cas dans certains États. La raison est que, avant les années 1960, il y avait des éléments qui favorisaient les discriminations raciales lors des votes (versement de taxe, test d’alphabétisation, etc) et qui étaient donc préjudiciables pour les Noirs, alors qu’ils avaient gagné le droit de vote. Vous pouvez trouver sur internet la liste des États où l’on peut voter sans carte d’identité. J’ai vécu pendant plusieurs années dans le Massachusetts, où c’était possible : vous allez au bureau de vote, vous donnez votre nom et ils le cochent sur une liste sans vérifications. C’est assez incroyable ! Mais il faut bien garder à l’esprit que ça n’est pas un débat rationnel, et qu’il est chargé du poids de l’Histoire.

Vous pouvez trouver sur internet la liste des États où l’on peut voter sans carte d’identité. J’ai vécu pendant plusieurs années dans le Massachusetts, où c’était possible : vous allez au bureau de vote, vous donnez votre nom et ils le cochent sur une liste sans vérifications. C’est assez incroyable !

Quelle est l’ambiance entre les supporters de Trump et de Biden, au sein d’une même famille par exemple ? Est-ce aussi violent que sur les réseaux sociaux ?

Dans certains cas, oui bien que ça ne soit pas aussi violent que sur internet. Vous avez des familles où les gens ne parlent pas de leurs désaccords politiques ou ont appris à vivre avec. Ce que vous voyez sur les réseaux sociaux, c’est que de jeunes étudiants venus de la gauche ont développé une telle détestation pour Trump qu’ils en politisent leurs relations familiales. Une chose que la gauche a fait ici ces derniers temps, c’est d’absolument tout politiser. Vous voyez ça dans le sport avec la politisation du football américain et du basketball : ce qui se passe dans certaines familles est assez comparable. Le stéréotype – même s’il n’y a pas qu’elle – c’est vraiment la jeune étudiante blanche très radicale qui ramène sa haine à la maison pour la répandre ou la diriger vers son père, son l’oncle, ses grands-parents. Il y a énormément de tensions de ce type en ce moment.

Cette élection se démarque des autres par le retour de la violence physique. Est-ce le premier signe d’un futur affrontement violent, comme lors de la guerre de sécession ?

C’est une bonne question. Je ne pense pas qu’une guerre civile va éclater. Mais je pense vraiment que l’augmentation de toutes ces violences circonstanciées va se poursuivre, sans pour autant atteindre le niveau d’une guerre civile, notamment parce qu’il y a aussi une différence de paradigme entre la gauche et la droite. À droite, vous avez beaucoup de possesseurs d’armes, mais les conservateurs n’organisent rien dans les rues. À l’inverse de la gauche, qui possède peu d’armes mais organise des émeutes violentes. Les médias ont feint de l’oublier ou ont menti à ce propos, en faisant croire que la violence venant de la droite était la plus probable. En réalité, la plupart des violences aux États-Unis viennent de l’extrême-gauche, des antifas et des black blocs, comme vous dites, dans des villes démocrates. Je pense que la droite est plutôt sur la défensive : si vous êtes un père de famille avec des enfants, vous possédez une arme pour vous défendre si nécessaire, mais vous n’organisez rien dans les rues. Peut-être y a-t-il des groupes de jeunes radicaux de droite, mais pas plus. Il est surtout important que les lois soient respectées, et que le résultat des élections soit déterminé d’après, même si certaines lois peuvent sembler mauvaises, comme le vote par correspondance.

Malgré les résultats, cette élection peut-elle être considérée comme une victoire pour Donald Trump et le trumpisme ?

Je pense que Trump a changé le Parti Républicain pour toujours, et l’élection a favorisé ce que beaucoup d’entre nous appelons le réalignement. Le Parti Républicain devient en même temps plus diversifié socialement et plus conservateur sur le plan des mœurs. Par exemple, il y a eu un vote important des communautés hispaniques du Texas et de Floride pour Donald Trump. Si vous regardez ceux qui ont donné de l’argent au Parti Démocrate, vous verrez que ce parti est devenu celui de l’élite économique et financière. Et pas la haute classe moyenne, mais bien les classes les plus aisées du pays. Les grandes entreprises se sont déplacées vers la gauche : or, au sein de la base des Républicains, il y a une véritable hostilité envers ces grandes entreprises qui n’existait pas il n’y a 30 ou 40 ans.

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Le problème pour le Parti Républicain et la droite conservatrice en général, c’est que les institutions de droite restent très libérales sur le plan économique, alors qu’au sein des électeurs, il y a une volonté d’opposition à ce qu’on appelle le woke capital (littéralement capitalisme éveillé, qui reprend le discours diversitaire et multiculturaliste de la gauche pour prospérer, ndlr). C’est particulièrement flagrant à travers la publicité par exemple : les publicités de la chaîne conservatrice Fox News sont majoritairement celles de petites entreprises. Même s’il y a beaucoup de gens qui regardent cette chaîne, de grandes entreprises refusent de faire de la publicité durant ces émissions. Ces entreprises sont devenues très politisées : même si elles pourraient attirer de nombreux nouveaux clients, elles ne le font pas. Le woke capital se fiche de perdre des consommateurs Républicains, il n’en veut pas et préfère vous forcer à vous adapter à la culture woke.

Ce changement du Parti démocrate et des élites économiques est-elle la raison pour laquelle les hommes blancs ont proportionnellement moins voté pour Trump qu’en 2016 ?

Effectivement beaucoup de blancs habitant la périphérie des grandes villes ont abandonné Trump. Mais en réalité le facteur encore plus pertinent à analyser, c’est le fait d’être marié ou non. Femmes et hommes mariés ont voté largement Donald Trump, alors que les célibataires sans famille – travaillant dans des entreprises branchées et connectées, et qui sont les consommateurs idéaux pour le woke capital –  ont largement voté Biden. Cependant, il faut noter que Trump a sûrement perdu une partie du vote ouvrier blanc dans le Wisconsin et dans le Michigan. Il leur avait beaucoup plu en 2016, mais ses politiques ne les ont pas assez avantagés. Trump n’a pas mis en place de politiques agressives qui étaient véritablement en faveur des classes ouvrières du mid-west.

Dans la Pennsylvanie et dans l’Ohio, c’est un peu diffèrent parce qu’il a défendu le gaz de schiste et le pétrole, donc il a été suivi par ses électeurs. Mais ses politiques étaient trop conventionnelles, trop classiquement républicaines avec une modification des lois sur la sécurité sociale et une réduction des taxes. Ses efforts sur les échanges, l’industrie et les infrastructures n‘ont pas payé assez rapidement pour toucher les classes ouvrières. Je pense cependant qu’ils auraient eu des conséquences au cours d’un second mandat.

Quelles seront les conséquences immédiates sur la société américaine de l’élection de Joe Biden ?

Si Joe Biden gagne, c’est à la faveur d’une victoire sera très serrée. Il n’entrera pas à la Maison Blanche avec un mandat très solide. Si les Républicains tiennent le Sénat, ils pourront empêcher ou -à tout le moins- freiner les projets législatifs des Démocrates. D’un point de vue politique et constitutionnel, je pense donc que la plupart des objectifs de la gauche radicale seront arrêtés par le Sénat. Le Président est cependant tout puissant sur son administration, et donc risque de pousser encore davantage la culture woke. Plus encore, les médias et l’élite financière considéreront cette élection comme un retour à la normale, à savoir une victoire de l’ordre libéral global. Ce n’est pas vrai au regard des votes puisque Trump conserve une partie importante du vote ouvrier. Mais je pense qu’ils vont essayer de rétablir comme norme indépassable le paradigme libéral autant qu’il leur est possible.

D’un point de vue politique et constitutionnel, je pense donc que la plupart des objectifs de la gauche radicale seront arrêtés par le Sénat. Le Président est cependant tout puissant sur son administration, et donc risque de pousser encore davantage la culture woke

Pensez-vous que Trump pourrait se représenter un jour à une élection présidentielle ?

Il pourrait le faire mais je ne pense pas qu’il le fera. Je pense surtout que Trump a changé la manière dont pensent beaucoup de Républicains importants, même si une partie des membres du parti est demeurée la même. À gauche, vous avez un petit groupe de députés et de sénateurs très progressistes qui ont amené le parti Démocrate sur des franges radicales. Même si Biden gagne et Trump disparaît, vous avez désormais Fox News, Josh Hawley (sénateur du Missouri), Marco Rubio (sénateur de Floride), Tom Cotton (sénateur de l’Arkansas) et beaucoup d’autres Républicains à la Chambre des représentants qui ont une ligne populiste et nationaliste. Et je pense que le parti Républicain continuera sur cette ligne nationaliste et populiste.

Propos recueillis par Louis Lecomte et Rémi Carlu

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