Le philosophe et théologien anglais John Milbank échappe aux classifications courantes. Politiquement, il se définit comme socialiste conservateur : il se retrouve dans le Blue Labour, économiquement radical mais socialement conservateur. Ce socialisme, c’est le travaillisme à la sauce Burke. Il critique autant le néolibéralisme de la société de marché tel qu’il fut incarné par Margaret Thatcher que l’État-providence et le collectivisme bureaucratique. Il prône le retour d’une éthique des vertus et une économie sociale de marché fondée sur la coopération. Philosophiquement, il se présente comme un thomiste augustinien postmoderne. Religieusement, certains le qualifient de catholique, mais il faut comprendre anglo-catholique, dans ce courant de l’anglicanisme le plus proche de l’Église catholique romaine dans laquelle, dit-on, il a été tenté plusieurs fois d’entrer.
L’irruption de John Milbank dans le monde intellectuel anglo-saxon date de 1990, année de la publication de son livre majeur, Théologie et théorie sociale. Au-delà de la raison séculière. Âgé alors de 38 ans (il en a 70 aujourd’hui), il mène une déconstruction serrée et très érudite du libéralisme, du positivisme et du marxisme. Il montre que les sciences sociales, loin d’être neutres, ne sont que des théologies déguisées et perverties, des antithéologies hérétiques. Face à elles, seule la théologie avec la richesse de ses ressources peut s’y opposer et susciter une vie sociale d’amitié et de paix surnaturelles.
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Les controverses provoquées par cette thèse ont donné naissance au mouvement Radical Orthodoxy, une école de pensée aux contours indistincts et en permanente évolution dont il est la figure centrale. Des étudiants et jeunes universitaires anglicans, protestants et catholiques lancèrent en 1997 un manifeste provocateur qui affirmait entre autres : « Radical Orthodoxy rejette comme sophistique toute célébration théologique de la sécularisation ; RO croit que la théologie seule peut rendre compte du réel en vérité : la question de l’être doit donc être envisagée en termes d’analogie et de participation ; RO reste socialiste et n’est pas réconcilié avec le marché capitaliste, mais elle rejette les solutions d’État […] Il faut inventer un nouveau mode de dons et d’échanges universels. L’Église elle-même doit être comprise comme l’avènement de la véritable communauté […]. En dépit ou à cause de son socialisme, RO croit aussi au gouvernement platonicien du meilleur et cherche à imprégner la démocratie d’une éducation à l’excellence collectivement reconnue. RO assume que si l’on dénie toute hiérarchie tout ce qui reste est la hiérarchie de l’argent ou de la force. » L’onde de choc provoquée par les recherches radicales-orthodoxes a déferlé dans toutes les universités anglo-saxonnes, suscitant moult publications, colloques et controverses.
Après avoir enseigné à Lancaster et Cambridge, John Milbank a traversé l’Atlantique, direction l’université américaine de Virginie, avant de revenir au pays en 2004 comme professeur de religion, politique et éthique à l’Université de Nottingham, où il a créé un centre de réflexion à portée internationale, le Center for theology and philosophy. Il est parfois décrit comme un théologien métaphysique, car sa réflexion vise l’élaboration d’une « ontologie chrétienne trinitaire ». Ce serait un contresens de présenter sa démarche comme un simple retour au XIIe siècle : elle est aussi d’une certaine façon « postmoderne » par l’attention accordée à la culture. Il revendique un « augustinisme critique postmoderne ». Il convient de noter que Milbank est un lecteur attentif des poststructuralistes de la French Theory non seulement pour les critiquer mais aussi pour intégrer une certaine approche linguistique de la pensée.
Intégralisme contre sécularisme
Le cœur de la critique de Milbank est une déconstruction du « séculier » (secular). La logique séculière est née de l’ontothéologie de Jean Duns Scot et du nominalisme de Guillaume d’Ockham : Dieu devient subordonné par rapport à la catégorie générale de l’être (ens) au sein d’une métaphysique qui se sépare de la théologie et s’affirme comme science reine. De cette cassure originelle est issue toute la pensée moderne, de Descartes à Derrida en passant par Kant. Avec des conséquences politiques considérables. En privant les hommes concrets de leur vocation surnaturelle inextricablement mêlée au naturel, les penseurs modernes ont dépouillé les espaces sociaux d’une grande partie de leur richesse. L’oubli du désir du surnaturel (thème inspiré d’Henri de Lubac) vide la matière de sa véritable substance, son être le plus dense. Milbank mène ainsi son procès d’un projet prétendument scientifique visant à identifier un « être humain naturel » vivant au sein d’une « société séculière ».
Le cœur de la critique de Milbank est une déconstruction du « séculier » (secular).
Cette théologie récuse donc la modernité « séculière » ou laïque dont les racines viennent d’un dualisme (déjà naissant au Moyen Âge) qui attribue à l’homme deux fins bien distinctes : l’une naturelle, l’autre surnaturelle. Avec une double conséquence. D’une part, une religion privée de tout prolongement culturel se fait une idée purement formelle et extrinsèque du salut et rabaisse l’Église à une pure organisation sociale. D’autre part, un humanisme sans Dieu qui réduit le réel exclusivement à ce que l’homme peut pleinement contrôler et expérimenter. Le nihilisme est le terme logique du processus de sécularisation qui met Dieu entre parenthèses : Derrida et Foucault ont au moins eu le mérite de montrer jusqu’où mène cet itinéraire. L’abolition des différences entre les hommes et les femmes n’est qu’un prolongement du relativisme moderne, poussé jusqu’au bout.
En même temps
Le projet milbankien vise à revenir à une conception intégraliste qui refuse de séparer la grâce et la nature, la foi et la raison, la théologie et la philosophie. John Milbank s’oppose frontalement à l’idéologie libérale, qui n’est que la traduction politique du sécularisme. Le concept de base du libéralisme est l’individu, c’est-à-dire un homme artificiel et abstrait, asocial, envisagé en dehors de tout enracinement culturel, social et historique. Cet être artificiel n’a ni sexe, ni histoire, ni finalité. Il est l’objet d’un regard sociologique, lui-même censé être neutre, indépendant de toute croyance. Mais cette invention possède des « droits » et une volonté « libre », dans le sens d’une conception négative de la liberté : il est libre de ne pas être empêché d’être libre, et non pas libre d’agir en fonction d’une finalité (ce qui relèverait d’une conception positive de la liberté). À partir de telles prémices, l’ordre social ne peut qu’être artificiel :
mû par son égoïsme, l’individu abstrait passe des contrats avec d’autres individus abstraits, sur fond de conflit entre intérêts individuels.
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À cette vision, Milbank oppose la conception de l’homme comme animal naturellement culturel. Mais le développement de relations sociales amicales n’est possible que dans une perspective transcendante. Il se réclame volontiers d’un socialisme non-étatiste ou communautarien (proudhonien), du personnalisme catholique ou du conservatisme tocquevillien. Au capitalisme débridé de la société de marché dont les ravages appellent la réponse d’un État- providence bureaucratique, il préfère une économie sociale de marché qui « réencastre » les échanges économiques et qui promeut la mutualisation. Pour dépasser la « métacrise » de la démocratie, il propose de redécouvrir le modèle cher à saint Thomas d’Aquin du gouvernement mixte combinant monarchie, aristocratie et démocratie. Ses propositions concrètes semblent ici assez proches d’un penseur conservateur tel que son compatriote Roger Scruton. Mais, plus « radicalement », face au monde violent et exsangue de la modernité issue des Lumières, il affirme que seul le christianisme peut proposer un modèle alternatif.





