Skip to content

Guerres d’influence : comment nous sommes manipulés par la Russie

Par

Publié le

11 avril 2022

Partage

Donbass, russophobie, Otan, néo-nazis, guerre bactériologique, laboratoires d’armes chimiques, propagande, contre-propagande, photographies et vidéos de bombardements, agents médiatiques, NordStream 2: il semble presque impossible de dresser une liste exhaustive des polémiques qui sont nées du déclenchement de l’invasion de l’Ukraine par la Russie à la fin du mois de février de cette année.
Taddéi

Une chose est certaine : le « brouillard de guerre » nous fait parfois perdre de vue l’essentiel. Posons donc le problème simplement: qui a déclenché l’invasion? Est-ce l’Otan, l’Union européenne, l’Ukraine ou la Russie ? Pour quiconque d’honnête, la réponse coule de source. La Russie a envahi sa voisine pour des raisons nombreuses, mais surtout pour asseoir son autorité sur un régime honni et une nation qui n’aurait pas le droit d’exister hors du giron russe. Pour justifier l’injustifiable, la Russie a donc employé les grands moyens, tissant une contre-histoire révisant l’histoire qui se déroule sous nos yeux : l’invasion a été présentée comme une « opération spéciale » à but humanitaire, dont le motif principal serait d’empêcher le génocide des populations russophones d’Ukraine par un régime nazi.

L’influence russe sur notre vie politico-économique, si elle s’exprime différemment de celle des États-Unis, est une réalité largement aussi redoutable que son envers. Souvent parodie kitsch des prétentions américaines, jusqu’à l’antifascisme de bas étage et au discours millénariste, cette fois-ci orthodoxe plutôt qu’évangéliste, le discours du Kremlin s’adapte en fonction de ses interlocuteurs. Face à l’extrême gauche, aux nationalismes arabes ou aux Africains, le Kremlin emploie volontiers le discours internationaliste cher à l’URSS, se présentant en puissance émancipatrice et libératrice. En revanche, la Russie se fait conservatrice, voire identitaire et protectrice du véritable Occident mis en danger par les mœurs décadentes de l’impérialisme américain, quand il s’agit de convaincre les droites européennes du bien-fondé de sa démarche.

Lire aussi : Laure Mandeville : « Nous avons assisté à un désastre de la pensée stratégique occidentale » (1/2)

Ce double-discours savamment rodé était observable sur la chaîne RT, qui a officié pendant plus de quatre ans dans le registre – plutôt réussi formellement – du « riot porn ». La ligne éditoriale de ce média était, du moins dans ses journaux, de montrer que la France était au bord du précipice en filmant et en interrogeant les « anti-systèmes » de tous les bords. De la même manière qu’AJ+, média qatari, trouve le moyen d’expliquer que la France et les Européens sont foncièrement racistes, ou que la subtile propagande américaine nous « éveille » au « progressisme » en niant la réalité, la propagande russe s’attache à diminuer, ridiculiser et salir notre pays en appuyant aux endroits les plus vulnérables. On peut d’ailleurs constater que les chaînes telegram mobilisées contre le vaccin, ainsi que plusieurs leaders de ce mouvement, ont immédiatement basculé dans l’effort de guerre de Poutine.

Ainsi notamment de « Réseau de solidarité active », où de nombreux participants ont prétendu que « les USA ont inventé leur premier journaliste tué, ils vont sûrement balancer quelques missiles ou opérer du terrorisme » le jour de la mort de Brent Renaud, reporter du New York Times. D’autres théories du même acabit circulent, comme celle voulant que la guerre soit l’application du « plan de la Rand corp » selon lequel l’Ukraine ait été utilisée par les renseignements américains pour dégrader l’image de la Russie. Jamais la responsabilité directe de la Russie n’est évoquée, ce pays étant toujours victime d’un complot, au mieux de sa naïveté. En réponse à nos stratagèmes pervers, l’ours russe se fâche tout rouge. Un peu facile, non?

Jamais la responsabilité directe de la Russie n’est évoquée, ce pays étant toujours victime d’un complot, au mieux de sa naïveté

La question du Donbass est aussi l’un des angles d’attaque des soutiens russes en Occident: que les fameux 14 000 morts comprennent 10 000 militaires des deux camps et que la Russie ait déclenché ce séparatisme pour préparer son annexion ne semble pas déranger qui que ce soit, à commencer par l’égérie Anne-Laure Bonnel régulièrement relayée par l’ambassade de Russie en France.

La partie cultivée de la russosphère française préfère, de son côté, revenir sur les « promesses non tenues » de 1991 et les « accords oraux » qui auraient un temps prévalu entre les puissances occidentales et Moscou, oubliant tant la souveraineté des peuples d’Europe orientale que les accords écrits bien réels que la Russie a signés, à l’image du « Memorandum de Budapest » qui l’engageait à respecter la souveraineté ukrainienne en contrepartie de sa dénucléarisation totale. Chose faite sous le double contrôle russo-américain… Quant au double veto franco-allemand jamais remis en question relatif à l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN en 2008, il faut vraiment insister pour que les plus honnêtes l’admettent.

Gaullistes d’apparat, « natiobeaufs », antisystèmes d’opérette et conspirationnistes sont tous unis pour défendre Saint Vlad, et parfois même Kadyrov. Ont-ils lu Douguine ?

Lire aussi : Laure Mandeville : « Nous avons assisté à un désastre de la pensée stratégique occidentale » (2/2)

Autrefois intellectuel organique de la Russie poutinienne, il continue à défendre la vision russe en dépit de sa perte d’influence. Voici ce que le théoricien de la Quatrième théorie politique écrivait sur Facebook, jubilant à l’idée de voir l’Ukraine et le continent à genoux face à la puissance eurasiatique : « La fin de la Guerre Froide a marqué la !n d’un monde bipolaire. Nous vivons la fin d’un monde unipolaire. Une nouvelle multipolarité naît du feu de la guerre ». Ne faisant pas mystère de son envie que la guerre d’Ukraine accouche d’une guerre de civilisation, Alexandre Douguine utilisait récemment son entregent russe pour que Kemi Seba soit reçu à Moscou. Un délire qui ressemblerait presque à une fan fiction d’Alain Soral.

L’influence russe a ceci d’impressionnant qu’elle est aussi protéiforme que le monde « multipolaire » qu’Alexandre Douguine appelle de ses vœux. Elle s’exerce aussi parmi les élites les plus importantes de notre continent. François Fillon a notamment été nommé en décembre administrateur indépendant du géant de la pétrochimie Sibur, contrôlé par des proches de Poutine et d’anciens du FSB. Avant de démissionner sous la pression populaire, l’ancien Premier ministre continuait de défendre son ami Vladimir Poutine : « En 2014, j’ai regretté les conditions de l’annexion de la Crimée et aujourd’hui je condamne l’usage de la force en Ukraine. Mais depuis dix ans, je mets en garde contre le refus des Occidentaux de prendre en compte les revendications russes sur l’expansion de l’Otan ». Un demi-mensonge qui ne surprendra personne.

Nul doute qu’à la rentrée prochaine, c’est-à-dire demain, Moscou exploitera contre nous la crise de l’énergie et de l’agriculture

Autre personnalité d’envergure, l’ancien chancelier allemand Gerhard Schroder a participé à la construction des deux gazoducs Nord Stream. Il refuse toujours de démissionner de ses fonctions. Notons d’ailleurs que la Russie a attendu que Nord Stream 2 soit achevé pour envahir l’Ukraine. Un type de « complot » qui n’intéresse pas trop nos complotistes locaux, pas plus que le sort réservé à Navalny, les mercenaires syriens, les exactions de Wagner en Afrique ou encore les accords opaques entre la Chine communiste et la Russie post-communiste. Comment tant de personnalités intelligentes ont-elles pu être si longuement aveugles aux vrais projets de Vladimir Poutine ? Par quelles pirouettes intellectuelles certains parviennent-ils à voir en lui encore un allié ? Comment ne pas s’effrayer à la vue des crimes qu’il commet impunément au grand jour et des menaces qu’il profère ?

Nul doute qu’à la rentrée prochaine, c’est-à-dire demain, Moscou exploitera contre nous la crise de l’énergie et de l’agriculture que son régime a sciemment provoqué en attaquant l’Ukraine. Ils instrumentaliseront aussi, au Sahel et en Méditerranée, la crise migratoire. C’est ce qu’a récemment fait l’allié Loukachenko, lui-même très probablement utilisé par Vladimir Poutine comme fer de lance contre les pays baltes et la Pologne, soit contre l’Europe entière. Il est temps, plus que temps, de dépoutiniser l’Europe occidentale. Ce qui ne signifie absolument pas de s’abandonner à un arc américain « néoconservateur » ou « woke », mais bien de se penser enfin en Français et en Européens attachés à notre civilisation, à la vérité et à la liberté. La normalisation de nos relations avec la Russie passera par de la fermeté à l’égard de ses tentatives de déstabilisation et par retrouver la fierté d’être ce que nous sommes.

Lire aussi : Guerre en Ukraine : le « doux commerce » n’achète pas la paix

Il faut bien comprendre que ce pays est passé maître en l’art du mensonge et de la manipulation. Pensez donc que l’actuel financier du groupe Wagner Evgueni Prigojine, oligarque et mafieux condamné en 1981 à douze ans de prison pour « brigandage, escroquerie et incitation à la prostitution », est aussi partie prenante de l’Internet Research Agency russe dont la responsabilité est avérée dans de multiples opérations de déstabilisation. Ils ont notamment aidé à amplifier le mouvement QAnon pour mieux ridiculiser ceux qui pensent « détenir la vérité cachée ». Toute ressemblance…

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest