Il était si petit qu’son nez était à vingt centimètres de la table. Moi y m’faisait rire ! Pour moi c’était un gosse à Poulbot qu’avait d’la barbe ». Aux yeux de Louise Weber, alias La Goulue, la célèbre créatrice du cancan, Henri de Toulouse-Lautrec reste avant tout un joyeux compagnon de beuverie. Il est aussi celui qui a immortalisé son image par le biais d’affiches, de dessins et de peintures débordant de vitalité, toujours présents dans les mémoires. Mais ce qu’ignorait peut-être la danseuse du Moulin-Rouge, c’est que son « petit ami » descendait en droite ligne de Raymond V, comte de Toulouse, duc de Narbonne et marquis de Provence au XIe siècle, et de Constance de France, fille du roi Louis VI le Gros.
Toulouse-Lautrec est affligé d’un physique qui ne passe pas inaperçu. Mais plutôt que d’en désespérer, il saura en jouer
Henri est issu d’une branche cadette, et discrète, de l’illustre lignée, celle des Toulouse-Lautrec-Monfa. C’est le 24 novembre 1864 que voit le jour le fils aîné du comte Alphonse et de son épouse et cousine germaine, Adèle Tapié de Céleyran. Lorsque ses parents se séparent, l’enfant est d’abord élevé par ses grands-parents au château du Bosc, dans l’Aveyron. À l’âge de 8 ans, sa mère l’emmène à Paris. Henri couvre déjà ses cahiers de classe de croquis et de caricatures. Hélas, il est de santé fragile. Sans doute souffre-t-il d’une affection héréditaire qui fragilise son ossification. Coup sur coup, il se brise les deux fémurs, passe de longs mois de convalescence à Barèges et à Nice, durant lesquels il s’adonne plus que jamais à sa passion du dessin. À 15 ans, il ne mesure qu’un mètre cinquante-deux. Il ne grandira plus, malgré les traitements barbares qu’il a endurés, à grand renfort de poids de plomb accrochés aux pieds ou de décharges électriques. Avec son torse large planté sur des jambes rachitiques, ses lèvres lippues, son zézaiement et son énorme nez, Toulouse-Lautrec est affligé d’un physique qui ne passe pas inaperçu. Mais plutôt que d’en désespérer, il saura en jouer dans les salons mondains, mais aussi en se faisant photographier nu sur la plage de Trouville, déguisé en enfant de chœur hirsute, ou paré d’un boa en plumes !
La fortune familiale permet à Henri de vivre de ses rentes. En 1881, il regagne la capitale où il suit les cours du peintre animalier René Princeteau et se lie d’amitié avec l’illustrateur Jean-Louis Forain. Il ne tarde pas à rejoindre le courant postimpressionniste. Dans l’atelier de Fernand Cormon, il fait la connaissance de Van Gogh et d’Émile Bernard. Très vite, il établit ses pénates à Montmartre où il mène la vie de bohème, buvant plus que de raison et client assidu des prostituées. Il hante les cabarets à la mode : l’Élysée-Montmartre, le Moulin de la Galette, et surtout le Mirliton d’Aristide Bruant. Avec sa canne, son lorgnon et son éternel chapeau melon, le jeune comte de Toulouse-Lautrec devient très vite l’un des caractères pittoresques de la Belle-Époque. Il rencontre Suzanne Valadon, qui pose pour lui et partage son lit. D’abord sous le pseudonyme de Treclau – anagramme – il figure dans plusieurs expositions et participe au Salon des Indépendants. En octobre 1889, le Moulin-Rouge ouvre ses portes à Pigalle. Il en est aussitôt l’un des plus solides piliers. Et l’affiche qu’il réalise en 1892 pour l’établissement fait de lui une figure emblématique de l’Art nouveau. Henri se plaît surtout dans les maisons closes, où il lui arrive de résider à demeure. De quelques traits esquissés, à la fois nerveux et élégants, rehaussés de couleurs crues, parfois à la limite de la pochade, il saisit une expression, une attitude spontanée, sans chercher à idéaliser son modèle. Il découvre les estampes érotiques japonaises et côtoie le groupe des Nabis, avec Bonnard, Vuillard et Vallotton. Lithographe de génie, il collabore à l’hebdomadaire humoristique Le Rire, ainsi qu’à la Revue Blanche des frères Natanson, d’inspiration anarchiste.
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Toulouse-Lautrec, qui aime à mélanger le cognac et l’absinthe – la terrible « fée verte » – et a contracté la syphilis au détour d’un lupanar, voit sa santé déjà précaire se détériorer irrémédiablement. Il enchaîne les crises de delirium tremens, sombre dans la paranoïa, se croyant traqué par la police. Il passe le printemps 1899 interné à Neuilly, avant de partir en convalescence auprès des siens, à Albi. En mars 1901, il est frappé par une hémorragie cérébrale qui le laisse paralysé. Le 15 août, il est terrassé par une nouvelle attaque et s’éteint le 9 septembre, au château Malromé, propriété de sa mère, près de Bordeaux. On prétend qu’il aurait dit à son père, grand amateur de chasse à courre, venu assister à ses derniers instants : « Je savais que vous ne manqueriez pas l’hallali ».





