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Dans Ils veulent tuer l’Occident (Odile Jacob), l’ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy estime que la civilisation occidentale est en péril de mort, sous les coups conjugués du nihilisme de la pensée de mai 68 et de la dérive folle du capitalisme. C’est sur ce refus de la transcendance spirituelle que prend racine un islam de plus en plus identitaire. Première partie.
Avec ce nouveau livre, Ils veulent tuer l’occident, quel message voulez-vous faire passer à vos lecteurs ? Etes-vous devenu occidentaliste, au sens que lui donne Hubert Védrine, voulez-vous englober l’Europe et l’Amérique dans une nouvelle croisade pour défendre notre civilisation ?
De Gaulle disait « la France est en Europe, par conséquent, étant Français, je suis européen » : la France est en Europe et en Occident, par conséquent, étant Français, je suis Européen et occidental. L’Occident est avant tout une question de civilisation et l’on peut, comme de Gaulle, contester les tentations hégémoniques des Etats-Unis et faire preuve d’une solidarité sans faille quand l’Occident, sa civilisation, ses valeurs sont menacés.
Car il y a un socle de valeurs, un héritage culturel communs entre tous les peuples occidentaux. La civilisation occidentale a certes plusieurs branches, mais elles ont poussé sur un même tronc avec les mêmes racines : l’Europe, l’Amérique du nord, l’Amérique latine, mais aussi dans une large mesure le monde slave, la Russie partagée entre slavophilisme et occidentalisme…
On est en train de couper le tronc et c’est d’abord l’œuvre des Occidentaux eux-mêmes. Toutes les sociétés occidentales éprouvent un profond malaise et ce malaise est un malaise dans la civilisation. La plus grave menace auquel nous expose ce malaise est le retour des instincts les plus sauvages qui reviennent toujours quand la civilisation devient trop faible pour les contenir.
Qui veut tuer l’Occident alors ?
Le mot civilisation reprend sa place dans le débat intellectuel et politique alors qu’il était devenu presque infamant, comme si la défense de la civilisation était la marque de l’extrême droite ou du fascisme. Il est temps : la civilisation occidentale peut mourir. Il me semble que l’on sous-estime ce à quoi nous conduirait la mort de l’Occident en tant que civilisation, comme l’on sous-estime le fait qu’elle s’autodétruit plus qu’elle n’est menacée par les puissances émergentes ou par l’islamisme radical, car la question est tout de même de savoir si nous avons encore quelque chose à défendre.
Y a-t-il une date, selon vous, où l’Occident a commencé à basculer ? 1968 ?
1968, c’est en tout cas une date charnière. Montent alors sur les barricades pas seulement ceux qui quitteront les grandes villes pour aller élever de moutons sur le Larzac mais aussi, en plus grand nombre, les futurs bobos nombrilistes qui n’ont rien à faire de la question sociale, et surtout tous ceux qui vont occuper dans la société pendant des décennies les postes de responsabilité. Et leur slogan – « il est interdit d’interdire » – résume leur philosophie dans tous les domaines, pas seulement dans celui des mœurs mais aussi dans l’éducation, l’économie, la finance…
On sous-estime ce à quoi nous conduirait la mort de l’Occident en tant que civilisation comme l’on sous estime le fait qu’elle s’autodétruit plus qu’elle n’est menacée par les puissances émergentes ou par l’islamisme radical, car la question est tout de même de savoir si nous avons encore quelque chose à défendre.
Et finalement le libertarisme économique qui regarde l’économie et la finance comme amorales, c’est à dire en dehors de toute morale, va engendrer le basculement des années 80-90. Ils criaient aussi « CRS=SS », sans doute leurs parents ne leur avaient-ils pas bien expliqué ce qu’était un SS.
Il faut bien comprendre qu’avec cette génération, c’est le nihilisme qui fait son entrée en force dans l’univers mental de l’Occident avec l’injonction de s’émanciper de tout : l’histoire, la nation, l’autorité sous toutes ses formes, la culture, la civilisation, la morale, la religion… Plus rien ne doit être sacré, la profanation devient la règle de conduite de la nouvelle modernité. Il en sortira le progressisme d’aujourd’hui, le relativisme, l’utilitarisme. Une pensée unique, de nouvelles religions avec des dogmes infiniment plus pesants.
Chez vous, l’économie semble toujours à l’origine de tout. Or justement mai 1968 c’est une révolution culturelle avant d’être une révolution économique.
Non, pas du tout ! Je pense que ce sont la culture, les croyances, les représentations et les visions du monde qui sont à l’origine de tout. Les vraies révolutions économiques et scientifiques commencent par la culture. Le capitalisme n’existerait pas sans le terreau de la civilisation occidentale où il est né.
Weber a peut-être tort d’accorder autant d’importance au calvinisme dans l’essor du capitalisme, mais il a raison de poser le problème de cette façon : le capitalisme est inséparable d’un système de valeurs et de racines religieuses, d’une idée du salut. Le capitalisme, c’est le nom que l’on donne à la civilisation matérielle de l’Occident depuis le XIVe siècle.
La civilisation occidentale va mal mais le capitalisme ne s’est jamais aussi bien porté ! Il règne partout, en Chine, en Inde, en Russie et ailleurs.
Non ! Il va mal ! La dérive du capitalisme financier ramène les contradictions du capitalisme et elles sont mortelles. En 2008, il est passé tout près de la catastrophe. Quant à la Chine, si elle a subi l’occidentalisation comme l’Inde, elle en a gardé uniquement l’économie et la science. Mais le capitalisme chinois n’a absolument rien à voir avec le capitalisme français, germanique ou anglo-saxon.
Si le congrès du Parti communiste chinois a bien des similitudes avec le grand conseil oligarchique de Venise, la culture chinoise transforme le capitalisme de l’intérieur comme elle a bu le communisme. Ce que fait la Chine avec les nouvelles « routes de la soie » est de ce point de vue éclairant.

La façon dont naissent les idées est toujours singulière mais une fois qu’elles sont nées, elles peuvent prospérer, en se transformant, sur d’autres aires culturelles et d’autres registres. En quelque sorte, les idées vivent leur vie. La transcendance, qui met Dieu hors de la nature, a fait irruption dans la pensée occidentale par Platon et le christianisme, elle s’est répandue ensuite dans tout l’univers mental de l’Occident, dans les sciences, le droit et l’art.
Etre croyant ou non ne change rien au fait que la science en Occident est un universel transcendant. A l’inverse, il est étrange de voir aujourd’hui des gens qui s’affirment chrétiens manifester un rejet de la transcendance et de l’universalisme qui lui est consubstantiel pour lui préférer l’immanence qui met Dieu dans la nature.
Même si la transcendance n’a pas éliminé l’immanence mais qu’elle l’a recouverte, ce retour du naturalisme pur et dur est à l’opposé de la révolution religieuse et intellectuelle du judéo-christianisme.
Mais n’est-ce pas cet universalisme qui a tué l’occident ? Victime de son succès ?
Camus disait : « Nous avons besoin d’une philosophie des limites ». Le drame c’est d’avoir perdu de vue ce besoin. Tout ce qui est poussé à l’extrême devient destructeur, meurtrier. La transcendance et l’universalisme aussi. Ce n’est pas une raison pour revenir au grand Tout de la nature, pas plus que l’Inquisition n’est une raison pour rejeter l’évangile ou la Terreur pour rejeter les Lumières.
L’universalisme par définition ne peut pas avoir de limites.
Comme le Dieu des chrétiens et l’idée platonicienne, la liberté des Lumières est une idée transcendante, elle est dans le ciel des idées, comme la Démocratie, ou la Vérité et non immanente à la nature. La science est une méthode pour approcher la Vérité vraie qui n’est jamais définitivement atteinte. Les mathématiques relèvent de la transcendance. La physique depuis Galilée est irriguée par la transcendance. Le cartésianisme est dans la transcendance. L’école de la République des années 1880 était dans la transcendance. Transcendance laïcisée, kantienne. Pas de limite possible à l’universalisme de la transcendance ? Bien sûr que si !
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Le vrai croyant sait qu’il croit. L’idéologue croit qu’il sait. Si vous poussez trop loin la transcendance et l’universalisme, vous sombrez dans la confusion de la foi et de la raison jusqu’au « tuez-les tous et Dieu reconnaîtra les siens », jusqu’au meurtre de l’autre pour son salut. Si vous poussez trop loin l’idée d’immanence, vous dissolvez la personne humaine dans le grand Tout inhumain et meurtrier de la nature, dans le darwinisme social, la lutte pour la survie, la loi du plus fort. La limite à l’universalisme transcendant est dans la distinction des plans, le temporel et le spirituel, la cité terrestre et la cité de Dieu, le sentiment et la raison. Au cœur du christianisme, il y a le mystère de la Trinité. Or la Trinité, c’est l’obligation pour l’esprit d’aller de l’universel transcendant de Dieu, vers ce qu’il y a de nature humaine dans le Christ. C’est la dialectique de l’un et du multiple.
C’est ce qui distingue le christianisme des autres monothéismes qui concentrent la transcendance en un seul point, ce qui est beaucoup plus dangereux. Elle n’empêche pas de déraper, comme Charlemagne qui donnait aux Saxons le choix entre le baptême et la mort, comme la Convention qui ne laissait le choix qu’entre l’idée transcendante de la Liberté et la mort. Le mystère de la Trinité a éduqué durant près de deux millénaires la pensée de l’Occident à cet aller-retour dialectique salutaire entre le ciel des idées et l’ici-bas. Mais la pensée de notre époque dérape à nouveau et c’est bien le problème. Mais elle n’ira pas mieux si elle renie l’idéalisme universaliste nourri par la transcendance.

Mais les empiristes libéraux vous diront le contraire, ils prennent la réalité telle qu’elle est, et font juste en sorte que ça marche.
Se ranger à cette idée, c’est tenir pour résolu l’un des plus vieux problèmes de la philosophie occidentale : qu’est-ce que le réel ? Comment l’appréhende-t-on ? Universaux transcendants ou nominalisme ? Idéalisme ou empirisme ? La théorie précède-t-elle l’expérience ou l’inverse ? L’existence précède-t-elle l’essence ? Ce qui est certain, c’est que derrière toute connaissance, il y a une vision du monde et que le pire est de ne plus se poser la question de savoir laquelle. Ainsi, le marché n’est-il pas une donnée de la nature mais une construction de l’esprit. Si vous pensez que c’est une donnée de la nature, elle s’impose à tout le monde sans discussion. C’est l’idée qui est dans la main invisible d’Adam Smith : l’harmonie divine dans la nature qui plonge ses racines dans l’immanence. Un Hayek, par exemple, qui sera le maître à penser économique de Margaret Thatcher, s’inscrit dans ce courant et il le dit : pour lui Dieu est dans la nature et pas en dehors.
Mais il y a une autre branche de la philosophie économique bien représentée par Léon Walras: sa concurrence pure et parfaite est une idée transcendante. La limite des libéraux anglais empiristes, c’est le conservatisme naturaliste qui peut-être impitoyable, parce que la nature est impitoyable. La limite de l’autre courant, c’est le risque de vouloir faire rentrer à tout prix le monde d’ici-bas dans l’idée pure de la concurrence, alors qu’il ne viendrait pas à l’idée d’un physicien de faire rentrer le monde entier dans l’idée pure d’un monde sans frottement.
Comme le Dieu des chrétiens et l’idée platonicienne, la liberté des Lumières est une idée transcendante, elle est dans le ciel des idées, comme la Démocratie, ou la Vérité et non immanente à la nature.
En bref, les libéraux empiristes sont aussi idéologues que les tenants des universaux transcendants. Quant à savoir si leur idéologie fait en sorte que ça marche, un simple coup d’œil sur les ravages qu’elle a fait dans le monde à chaque fois qu’elle a été poussée au bout de sa logique, permet d’en douter. Ils répondront bien sûr, avec leur catéchisme, que c’est le meilleur des mondes possibles. Les ruses de la pensée empruntent parfois des chemins inattendus : ce n’est pas au « constructivisme » cartésien, ni à la « philosophie transcendantale » de Kant que s’est abreuvé le marxisme, cet autre occidentalisme, mais à l’immanence de la raison hégélienne et à la pensée de l’école économique anglaise. Il reste aussi de l’immanence dans notre civilisation à travers la vision poétique du monde : pas de poésie qui ne porte en elle une part d’immanence, qui est très grande par exemple dans le romantisme.
Cette crise de civilisation est-elle due aussi au fait que l’église ne veut plus convertir aujourd’hui ?
Il y a plusieurs façons de convertir : par l’exemple, par l’amour, par la persuasion ou par la violence, la guerre sainte. L’église ne songe plus à convertir par la violence. L’Occident temporel, lui, n’y a pas renoncé : ne s’est-il pas fabriqué pour cela un devoir d’ingérence dans les affaires des autres ? Mais convertir à quoi ? À ces nouvelles religions auxquelles il s’est voué, qui détruisent sa propre civilisation et qui suscitent dans le monde bien des haines contre lui.
Toutes ses grandes idées qu’il a poussées trop loin jusqu’à en faire des absolutismes : absolutisme des droits de l’Homme, de la démocratie, du marché, du libre-échange, de la concurrence, de la mondialisation qui sont censés accoucher d’un nouveau monde pour un homme nouveau. On connaît le destin de toutes les idéologies qui ont prétendu fabriquer un homme nouveau. Ce qui ne rend pas très optimiste sur ce à quoi pourrait ressembler ce nouveau monde.
Tout cela nous éloigne de la crise de l’Occident…
Non ! Au contraire, cela nous ramène à la véritable cause de la crise de l’Occident qui est dans les idées, les représentations collectives du monde, bref, la civilisation. Au cœur de la pensée occidentale, il y a un aller-retour permanent de l’universel au particulier, en passant entre les deux par ce qui nous enracine dans le monde : la civilisation, la nation, la société, la famille.
Il y a des gens pour qui la nation ou la société n’existent pas. Pour eux, entre l’Humanité et l’individu qui agit en fonction de ses calculs personnels, il n’y a rien. Et il n’existe pas de sentiment d’appartenance autre qu’à l’espèce humaine, pas de psychologie collective, de mentalités collectives, d’inconscient collectif…
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Cette tendance prend hélas de plus en plus d’importance dans la pensée des élites occidentales, dans la politique, l’économie, les médias, l’enseignement. Elle fait perdre à la pensée occidentale les ancrages qui contribuaient à freiner les dérives tant vers un universalisme éthéré que vers un particularisme relativiste.
Bâtir un état-nation européen, est-ce une façon de sauver l’occident ?
C’est une vision bien superficielle de ce qu’est une nation et, a fortiori, un état-nation qui s’ancre dans la longue durée de l’histoire, dans un imaginaire collectif, une culture partagée, des héritages et un peuple qui a la conscience d’être un peuple. C’est la meilleure façon de provoquer le retour de tous les refoulés.
Propos recueillis par Hadrien Desuin
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