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Amoureux du cinéma, Hiner Saleem s’approprie le polar avec Qui a tué Lady Winsley ? Fergan, inspecteur, doit résoudre l’énigme du meurtre d’une romancière américaine, alors que celle-ci écrivait sur une île turque ancrée dans ses traditions. Le réalisateur kurde né en Irak parvient à évoquer la minorité à laquelle il appartient avec légèreté dans un film hors du temps. Rencontre.
Propos recueillis par Arthur de Watrigant
Après le western, vous vous attaquez au polar. Pourquoi ces choix d’univers codifiés des films de genre ?
Je n’aime pas m’enfermer dans un seul style de cinéma, j’aime tout. J’ai fait des westerns, des comédies, des films « poétiques » comme Vodka Lemon. Il me manquait un polar, genre que j’affectionne particulièrement, surtout les polars américains des années 40 et 50, mais j’avais envie de faire un polar un peu intemporel. Le polar repose avant tout sur une mise en scène, une atmosphère, des cadres, c’est quelque chose de très artistique et érotique à la fois : une jouissance visuelle. Par ailleurs, l’écriture du polar est très spécifique : il s’agit d’accrocher le spectateur dès le début et de ne pas relâcher la pression jusqu’à la fin.
Vous mettez en scène une société très traditionnelle dans son île. Où situez-vous l’inspecteur Fergan dans son rapport à la modernité ?
C’est le citoyen turc de demain, ouvert, pas un nationaliste refermé sur lui-même. La Turquie est un pays extrêmement paradoxal : quand vous allez à Istanbul, vous avez l’impression d’être au Portugal ou en Grèce, vous croisez des hommes et des femmes assez ouverts, même si, aujourd’hui, on croise davantage de femmes voilées. Mais si vous allez dans des petites villes, cela ressemble un peu plus à la Jordanie et au Maroc qu’à cette Turquie à un pas de l’Europe. Les deux coexistent. Évidemment, j’ai envie que le décolleté gagne sur le tchador. Je crois que l’homme n’a pas trouvé de société plus tolérante que la société occidentale judéo-chrétienne. J’adhère entièrement à ce que j’appelle la civilisation occidentale : l’ouverture, le renouvellement, le regard vers l’avenir, la tolérance, l’acceptation de l’autre et la laïcité. Que l’Église et la Mosquée gèrent la vie après la mort et que les hommes régissent les règles et les lois sur terre pour qu’on puisse vivre ensemble.
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Le conflit kurde semble omniprésent dans tous vos films…
Je ne suis pas un homme politique et je n’ai pas de monde meilleur à proposer. Je rêve et je me bats pour que l’être humain kurde puisse vivre en égalité, en liberté, en dignité dans les pays qui l’oppriment. Les Kurdes sont aujourd’hui comme les Juifs en Allemagne dans les années trente. Pour vivre normalement, il nous faudrait oublier totalement nos origines.
« Je crois que l’homme n’a pas trouvé de société plus tolérante que la société occidentale judéochrétienne » Hiner Saleem
Un personnage dans votre film dit, en parlant des Kurdes: « Je suis démocrate, je vote à gauche de la gauche, mais il y a des races qui polluent la terre ».
Je suis extrêmement critique envers la gauche turque. Ceux qui s’en réclament sont aussi coupables que les autres. Cette gauche se comporte généreusement avec le Mozambique, la Colombie, le Brésil, l’Amazonie, Gaza, mais quand il est question du peuple voisin, elle reste totalement insensible à ses souffrances. Être de gauche n’est pas un gage d’humanité, d’humanisme ou de démocratie… Pol Pot a tout de même tué quatre millions de ses propres citoyens ! Je ne suis ni contre la gauche, ni contre la droite, je juge simplement des actes. Les partis de gauche en Turquie sont antisémites et anti-Kurdes.
Et votre avis sur la gauche française ?
D’un côté, elle a soutenu beaucoup de mouvements de libération en Afrique des anciennes colonies françaises, et d’un autre côté, elle prône des positions extrêmement jacobines. Je m’en fiche un peu mais je regrette la position française sur l’intervention en Irak, le paysage politique était très triste en France en raison de cette unanimité contre l’intervention. Il fallait intervenir ! Saddam Hussein était un criminel ! En plus d’avoir exterminé des Kurdes, il a exterminé des millions d’autres de ses concitoyens ! Ce n’était pas un chef d’État, mais un voyou devenu dictateur qui dormait sur du pétrole.
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Pour autant, est-ce mieux aujourd’hui ?
Il a tellement détruit qu’il faut du temps pour reconstruire. Saddam est parti en laissant derrière lui 20 millions d’autres Saddam. Il y a l’espoir de reconstruire mais de toute façon, il n’y aura pas de solution pour la raison que ces pays-là ont été inventés de toutes pièces à Versailles, dessinés sur une table par Georges Clemenceau et Lloyd George. Ainsi ont été créés vingt-deux États arabes, ainsi a été divisé puis annexé le pays des Kurdes, un morceau passé aux Turcs, l’autre à l’Irak. Pour espérer retrouver la paix, il faut normaliser. En Irak, il y a trois composants antagonistes : les Arabes chiites détestent les Arabes sunnites; les Arabes sunnites détestent les Arabes chiites; mais les chiites et les sunnites se réconcilient contre les Kurdes, lesquels détestent par conséquent Arabes sunnites comme Arabes chiites. Ce n’est que par la violence qu’il exerçait que Saddam parvenait à étouffer ces antagonismes.
Pour revenir à votre film, si vous respectez les codes du polar, vous vous autorisez néanmoins des ruptures de ton jusqu’à proposer un étonnant patchwork. Pourquoi avoir procédé de la sorte ?
De mon point de vue, tout avance parallèlement, et ce sont précisément ces ruptures déjà présentes dans le scénario qui m’ont séduit, parce qu’elles correspondent à mon style. Je souhaitais sortir de cette mécanique parfaitement huilée du polar, souvent répétitive, et offrir d’autres points de vue. Un film est composé de plusieurs choses : le scénario, les visages des acteurs, l’esthétique, la mise en scène, les plans, l’atmosphère, les couleurs, les rythmes. C’est cette magie du cinéma qui me motive de me lever à quatre heures du matin pour courir préparer mon plan en contre-plongée, en discutant quatre heures avec le chef opérateur.
Propos recueillis par Arthur de Watrigant et Rozenn Cozanet
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