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Distributeur de films d’inspiration chrétienne, SAJE distribution ambitionne de mettre le spectateur en contact avec les Évangiles à travers le cinéma. Un vrai défi au sein d’un milieu singulièrement déchristianisé. Rencontre avec son directeur, Hubert de Torcy.
Propos recueillis par Arthur de Watrigant
Comment s’en sort-on, aujourd’hui, quand on est un distributeur indépendant ?
L’offre pléthorique rend la distribution très difficile, mais notre fort, c’est d’être dans un cinéma de niche. Notre argument est de pouvoir dire : « Pour ce film-là, vous n’avez peut-être pas vu d’affiches dans le métro, mais le public concerné sait qu’il existe et il aura envie de venir le voir. »
Bénéficiez-vous de subventions ?
Pour les quelques films que nous avons distribués, nous n’avons jamais eu gain de cause auprès du CNC (N.D.L.R.: Centre national du cinéma et de l’image animée). Ils ne vous diront pas que c’est pour des raisons de message, mais enfin il semble que la vraie diversité que nous représentons face à celle, monochrome, du CNC, n’ait pas l’heur de plaire.
Est-ce parce qu’ils sont officiellement « d’inspiration chrétienne » ?
Ils ne l’écriront pas, mais je constate qu’ils boudent des films comme Lettres au Père Jacob, ou Tout mais pas ça, des films d’auteur européens, qui sont pourtant encensés par la critique, y compris la critique bobo parisienne. Pour beaucoup de gens, la laïcité doit se traduire par une forme d’athéisme officiel, il faudrait une absence totale de Dieu dans les films. Ce sont les raisons que m’opposent les chaînes de télévision. Elles auraient l’impression de commettre un sacrilège !
Que signifie, pour vous, un cinéma d’inspiration chrétienne ?
Ce n’est pas forcément un film réalisé par un réalisateur chrétien, et ce n’est pas forcément un film qui proclame la foi chrétienne en public, mais c’est un cinéma qui, d’une manière ou d’une autre, permettra au spectateur d’être mis en contact avec le message de la foi et, pourquoi pas, avec Dieu lui-même. S’il s’agit d’un film américain, l’auteur se targue en général d’avoir voulu faire un film à message. Si c’est un film français, pour que ça marche, il faut nécessairement que l’auteur ait néanmoins fait profession d’athéisme ou d’agnosticisme, sinon il est suspect d’être prosélyte. C’est ce qui explique le succès de films comme Les Innocentes, Des hommes et des dieux, L’Apparition, La Prière…
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N’y-a-t-il pas un risque de communautariser le christianisme ?
Je vais comparer avec le cinéma LGBT. Il y a des distributeurs spécialisés dans cette niche, qui vont promouvoir un grand film sur telle ou telle grande figure LGBT, laquelle touchera un plus grand public. Notre approche est la même. Un certain nombre de nos films auront du mal à toucher un large public, parce qu’ils seront trop prosélytes. Et puis vous aurez des films plus grand public, comme ceux de Mel Gibson ou comme L’Étoile de Noël, ce dessin animé qui a fait 575 000 entrées en France. Un nombre considérable de centres aérés, d’écoles publiques ou privées ont emmené leurs élèves voir ce dessin animé, à travers lequel ceux-ci ont été mis au contact du message de l’Évangile. Si je reviens au risque communautaire que vous évoquez, je constate que ça a très bien marché pour le mouvement LGBT : on n’est pas arrivé à des changements sociétaux du type du mariage pour tous et PMA pour toutes par hasard. Les choses ont été préparées culturellement par une forme de mithridatisation de la pensée où on nous a habitués à présenter systématiquement, dans tous les films, dans toutes les séries, la personne homosexuel sympathique et bienveillante dont la problématique est d’avoir des enfants. Je pense que le message chrétien connaît dans nos sociétés le type d’ostracisation que pouvaient connaître les LGBT il y a quinze ou vingt ans. Je constate que leur méthodologie a payé. Mon ambition, c’est que demain dans tous les films, la question de Dieu soit présente, simplement, puisque cette question existe dans la vie de tous les jours et de tous les hommes.
Un film chrétien ne l’est-il pas davantage par la manière de traiter un sujet que par le sujet lui-même ?
Les deux coexistent et sont valables. C’est comme dans la musique religieuse : il y a eu un moment où le monde était chrétien, et où vous pouviez vous permettre d’avoir des paroles beaucoup plus allusives, parce que tout le monde possédait les clés pour décoder. Aujourd’hui, on est dans un monde tellement déchristianisé que si vous restez trop implicite, il n’y a plus le fondement culturel qui permet de comprendre.
« Je pense que le message chrétien connaît dans nos sociétés le type d’ostracisation que pouvaient connaître les LGBT il y a quinze ou vingt ans. » Hubert de Torcy
Stromboli de Rossellini est beaucoup plus chrétien que Les Dix Commandements, et pourtant les spectateurs catholiques regardent Les Dix Commandements, et pas Stromboli.
Il y a aussi la question du public auquel vous vous adressez. J’ai deux cibles : la cible chrétienne, dont si je devais la caractériser je dirais qu’elle a besoin d’outils pour transmettre et fortifier sa foi, mais qui ne sera pas forcément sensible à l’aspect cinématographique ; et puis, la cible du grand public, qui a le droit d’avoir accès à la bonne nouvelle, mais qui sera rebuté par un film trop explicite. Mais je ne me fais pas trop d’illusions : on rêve tous d’un cinéma gratuit, sans intention, chacun étant libre d’y trouver un message, mais des auteurs qui sont capables de se lancer dans un film sans intention idéologique, il n’y en a pas beaucoup à ma connaissance. Le seul réalisateur qui soit pour moi incroyable de ce point de vue-là, c’est le réalisateur roumain Cristian Mungiu (Palme d’or 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours).
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N’y a-t-il pas le risque d’habituer un public à aller au cinéma parce que le film est estampillé « chrétien » ?
Pour revenir sur l’évolution historique, je dirais que jusqu’à la fin des années 50, on a eu des péplums, les films de Bresson et quelques grands auteurs, pas forcément chrétiens, qui se sont intéressés à des sujets bibliques. Ensuite, à partir de la fin des années 60 et jusqu’en 2010, il y a eu une éclipse des sujets religieux. Quand la question religieuse était abordée – à quelques exceptions près – c’était de manière caricaturale (le curé dans La vie est un long fleuve tranquille ou le moine dans Au nom de la rose). Nous avons eu quelques petites exceptions : Mission, Des hommes et des dieux, La Passion du Christ, L’Île. Et puis, depuis 2010, on a assisté à une prise de conscience par Hollywood qu’il y avait une attente spirituelle dans le public, ce qui a entraîné le retour des péplums bibliques et du cinéma faithbased (fondé sur la foi). C’est vrai que le public chrétien n’est guère cinéphile et qu’il a déserté les salles ces quarante dernières années. Je vois bien qu’aujourd’hui, quand je sors un film plus cinématographique, comme Lettres au Père Jacob, je fais 3 500 entrées, au mieux. Avec un film plus caricatural et prosélyte, comme Dieu n’est pas mort, j’atteins 45 000 entrées. C’est la réalité du marché dans lequel je suis. Mais ce qui m’intéresse, c’est la question du souffle : est-ce que le spectateur est mis en contact avec Dieu ? Parfois il peut l’être, en dépit d’une forme qui n’est pas au rendez-vous.
Quel est l’avenir de SAJE ?
C’est la production.
Qui dit production dit scénaristes, réalisateurs, acteurs. Compliqué dans ce milieu plutôt hostile ?
Je crois que c’est possible, après tout il y a eu quelques réussites. La base de tout, c’est d’avoir une grande idée. Si vous avez vraiment une histoire forte et cinématographique, je pense qu’on peut attirer de grands noms, et comme le plus génial de tous les scénaristes, c’est le bon Dieu, il y a beaucoup d’histoires vraies qui mériteraient d’être mises à l’écran
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