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IA : l’œuvre d’art à l’époque de sa liquéfaction

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Publié le

26 juin 2023

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Si l’Intelligence artificielle est en passe de s’inviter dans tous les domaines, l’art est déjà désigné comme sa première victime. Graphistes, peintres digitaux et autres truqueurs numériques serrent déjà les fesses alors que l’IA menace de ringardiser à jamais leur activité. Pourtant, ce n’est pas la première fois qu’une technologie remet en cause les fondements de la production artistique. Walter Benjamin en son temps évoquait déjà le destin funeste de l’œuvre d’art à l’époque de sa « reproductibilité technique ». Aujourd’hui, l’œuvre d’art n’est plus menacée de copie, mais bien de liquidation, voire de « gazéification», pour reprendre le terme cher au philosophe Yves Michaux.
loab

Si le XXe siècle fut le temps du fantasme collectif, le XXIe siècle sera celui de l’embolie individuelle. Le séquençage du monde selon des principes exclusivement mathématiques, la planification sociale via les réseaux, la numérisation progressive du champ des possibles selon les règles coercitives d’une technologie de l’aletheia (Éric Sadin) ont permis à chaque individu de se ménager et de perpétuer son quart d’heure de célébrité : aujourd’hui, isolé dans sa bulle relationnelle et informationnelle, chaque « internaute » – comme on les appelait encore candidement dans les années 90 – se voit doté de compétences surhumaines: d’abord, celles de créer un monde à son image, débarrassé de toute altérité (une sphère d’influence, un parterre d’abonnés, un « mur » d’activités, en gros un espace virtuel organisé uniquement par la célébrité, c’est-à-dire par la reconnaissance). Désormais, par la grâce des programmes de type Midjourney, il se fait créateur de monde ex nihilo et une simple phrase lui suffit pour élaborer une image complexe, capable a priori de rivaliser avec les meilleurs peintres.

Inspiration ou algorithme

Sur le papier, le projet est plutôt séduisant : Midjourney, développé par une entreprise de San Francisco initialement spécialisée dans la capture de mouvement, souhaite apparemment faire écho à l’internet des années 90, c’est-à-dire un internet « open source », libertaire et gratuit. Mis à disposition sur la messagerie Discord, le programme se présente comme un fil de discussion sans fin, où les utilisateurs, pour créer, n’ont qu’à élaborer un « prompt », c’est-à-dire une commande écrite qui tâche de définir au mieux le résultat escompté.

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Exemple : « Je souhaite une représentation de Mickey Mouse dans le style de Van Gogh. » On craint le gadget. Mais passées les expérimentations primesautières des petits malins et des « newbies », Midjourney et consorts ont mis leurs gros doigts numériques sur une question primordiale et jamais élucidée par la philosophie : celle de l’inspiration. Dès le départ, l’entreprise installe un système de boucles de feedback basées sur les réactions d’utilisateurs qui permettent à l’algorithme d’être en constant apprentissage. Nourri quotidiennement par des millions d’images, Midjourney, comme son concurrent Dall-E développé par OpenAI, ne serait donc que cela : un programmequi transforme du texte en image à partir d’une banque de données quasi-illimitée car perpétuellement enrichie.

L’homme crée par soustraction

Pour prévenir toute utilisation malsaine ou pornographique, l’entreprise a prévu une série de mots ou de concepts interdits. Il n’en reste pas moins que les possibilités de création quasi-illimitées interpellent les créateurs « véritables », et ce d’abord pour des raisons de droit à l’image. Car si l’algorithme pioche dans la mémoire artistique du monde entier, c’est sans aucun respect pour la notion de propriété intellectuelle. Pour les développeurs de ces algorithmes, c’est le monde entier qui est « open source ».

Là où les algorithmes ne font que juxtaposer et dupliquer à l’infini, le cerveau humain soustrait, créé du champ libre pour faire advenir quelque chose qui serait de l’ordre du miracle

Après tout, notre mémoire et notre inspiration artistique ne fonctionnent pas autrement : elles s’abreuvent à une source d’images inépuisable. La seule différence, c’est que l’inspiration humaine créé du sens, du liant, entre ces images. Là où les algorithmes ne font que juxtaposer et dupliquer à l’infini, le cerveau humain soustrait, créé du champ libre pour faire advenir quelque chose qui serait de l’ordre du miracle. C’est en se « retirant » de ses inspirations que le créateur créé, pas en surajoutant constamment.

Cauchemars juxtaposés

Vous vous en êtes forcément rendu compte si vous vous souciez un peu de beauté ou d’harmonie : quelque chose ne tourne pas rond dans ces images générées par Intelligence Artificielle. On ne compte plus désormais les légendes urbaines qui tournent autour de certaines images hantées par les mêmes présences cauchemardesques, comme la fameuse « Loab », une femme au visage terrifiant qui aurait été obtenue par une internaute au moyen de la technique du « signal de poids négatif » – et qui consiste en gros à demander à l’IA de générer le contraire de ce qu’on demande dans un prompt.

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Pour une raison que ne s’explique pas le « créateur » de Loab, la série de contre-ordres qui a donné lieu à cette image de femme au visage calciné semble bégayer autour de cette composition. L’IA tourne en boucle autour d’une esthétique gore et déviante. On toucherait là à une sorte d’impasse systémique de l’Intelligence Artificielle, à quelque chose qui relèverait d’une sorte de trou noir mathématique et qui aurait tous les atours d’un cauchemar.

Les bacchanales du vide

Ces images ouvrent les vannes d’un réel non plus parasité par le faux, mais bien entièrement truqué si bien qu’il conviendra désormais d’interroger chaque instant de notre vie. Les regarder plus de cinq minutes, c’est l’assurance de voir en elle un judas entrouvert sur l’abîme. Il y a quelque chose d’entropique dans ces agrégats d’influences : le vide se glisse dans ces images. Loab, c’est le visage du vide, ce qui se féconde spontanément entre les interstices. Un vide double : d’abord celui de l’incompréhension, puisque l’IA ne met aucun affect, ces images compositées n’ont aucune articulation émotionnelle. Elles sont l’équivalent d’un trou noir, tout s’effondre à proximité, tout ce qui est humain – à commencer par l’amour, à commencer par la beauté.

C’est peut-être dans cette illusion qu’ils donnent à leurs utilisateurs de «commander au réel» que les IA génératives prouvent leurs propres limites

L’autre vide, c’est celui d’une intellection absconse, d’un signifiant délibérément tronqué : les images vomies par Midjourney et consorts ne sont pas tant des tableaux, que d’improbables digestions numériques commandées par une voix démiurgique. L’artiste authentique sculpte par ses mots, par ses touches de peinture, une Beauté qui lui préexiste, ne serait-ce que dans la nature. À l’inverse, l’IA ne sculpte rien : elle empile, elle accumule, d’où cette impression terrifiante d’assister aux bacchanales du vide. L’IA retire de chaque influence, de chaque artiste, son étincelle divine, pour en faire du compost, un substrat immatériel qu’elle exploite ensuite à l’envi, éternellement.

Retour du logos ou divertissement nihiliste

Pourtant, on peut aussi voir dans ce type de programme un retour à l’injonction primordiale du Verbe, qui est d’organiser le champ des possibles. Chaque « prompt » serait en quelque sorte une sorte de mantra génératif, un acte authentique du Logos qui rappellerait le fameux « poeïn » des Grecs anciens, c’est-à-dire la capacité du langage à susciter le réel. De quoi ringardiser toutes les applications de retouche de type Photoshop, qui ont besoin d’un socle d’images pour exister. Sur Midjourney, pas de page blanche : il n’y a qu’un flux continu d’histoire, de « percepts » – pour reprendre un terme cher aux phénoménologistes. La création picturale n’est plus obtenue comme une élaboration à partir d’une esquisse, comme une suite de « calques » (les fameux « layers » utilisés par les graphistes sur les retouches d’images) mais bien comme une commande « simplifiée » de type oraculaire. C’est peut-être dans cette illusion qu’ils donnent à leurs utilisateurs de « commander au réel » que les IA génératives prouvent leurs propres limites.

À terme, dans quelques années, d’autres algorithmes pourront produire en flux continu de films, de séries télévisées ou de la pornographie. Le divertissement sera conçu par défaut par des IA qui vomiront toute la journée leurs computations. Déjà, à Hollywood, les scénaristes et les designers s’inquiètent de certaines utilisations abusives de l’Intelligence Artificielle. Peut-être pour une bonne raison : il y a bien longtemps que les scénarii produits à Hollywood ressemblent précisément à des produits de consommation conçus par ordinateur. Sous cet angle, on peut aussi trouver légitime de mettre au chômage ces fonctionnaires du vide.

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