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[Idées] Requiem pour Freund et pour l’Europe

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19 septembre 2023

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Dans La Décadence, ouvrage de 1984 que republie le Cerf pour les trente ans de sa mort, Julien Freund fait le diagnostic sinistre mais implacable de la crise existentielle qui frappe l’Europe.
Freund

Il y a 30 ans disparaissait Julien Freund. Résistant déporté qui fit preuve d’un courage exemplaire, Lorrain devenu maître de la philosophie et de la sociologie françaises depuis cette Alsace où il s’établit et qu’il refusa toujours de quitter, introducteur en France de Max Weber et de Carl Schmitt, Freund fut un véritable chirurgien du politique, et l’un de ses plus éminents, lui qui sonda les nécessités organiques du corps politique en les distinguant soigneusement de ses flux et reflux, lui qui fut surtout doué d’un don de dissection à la précision et à la rigueur sans pareilles. En nous quittant, il laissait une œuvre prodigieuse mais qui hélas avait tout pour être dédaignée par l’intelligentsia marxisante d’alors et wokisante d’aujourd’hui : pourfendeur de l’ivresse intellectualiste au nom de l’« instinct de la banalité », penseur de la mesure aux antipodes des militants qui peuplent nos facs, aristotélicien élevé à l’école des faits et resté sourd aux sirènes de l’utopie, philosophe du temps long, de l’« éternelle politique » à une époque qui a fait le choix de l’amnésie, il avait fort peu de chance d’échapper à la proscription.

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Proscrit il fut donc, à l’université où il n’est pas enseigné, en librairie où il fut longtemps introuvable. Si depuis quelques années, les éditions La Nouvelle Librairie commencent à remédier au problème, ce sont désormais les éditions du Cerf qui se joignent à l’effort de guerre en republiant La Décadence, texte paru en 1984 mais maturé par Freund une trentaine d’années durant et préfiguré avec La Fin de la Renaissance. Pour systématiser son propos d’alors, Freund s’essaie à une théorie de la décadence, appuyée sur une histoire monumentale des doctrines à son sujet où l’on rencontre parmi de très nombreux autres les noms de Polybe, de Khaldoun, de Gibbon, de Gobineau, de Spengler évidemment. « La décadence a été le destin de tous les peuples disparus, ce qui veut dire qu’elle constitue une des catégories fondamentales de toute interprétation historique. » Loin d’être un « concept de droite » – mais il agace car dévoile le caractère purement factice de la flèche progressiste, transposition grossière de la logique cumulative des techniques dans les autres domaines de l’activité humaine –, ni nouveauté historique liée symétriquement à la notion de progrès, la décadence est un « topos de l’historiographie », de la même valeur épistémologique que le théorème en mathématiques. Rien de monolithique toutefois : multifactorielle, la décadence ne touche pas simultanément toutes les sphères d’activités ; n’est pas nécessairement péjorative tant elle peut être source de créativité, de noblesse, de renouveau ; n’est jamais non plus inexorable. Et Freund de conceptualiser différents types de décadence, et de théories de la décadence.

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« La décadence d’une civilisation s’amorce lorsqu’elle sacrifie ses libertés, corrélatives de contraintes, à une prétendue libération de toute règle, de toute contrainte. » Derrière les nombreux symptômes (démographiques, économiques, éthiques, etc.) de la décadence européenne, Freund voit les conséquences des idées progressistes, de leur refus de hiérarchiser les valeurs qui de fait renie notre raison d’être, de leurs techniques d’organisation de la vie humaine qui condamne notre liberté d’être responsable, de leur utopisme qui sape en conscience les structures données de nos sociétés, de leur pacifisme qui verse dans l’auto- flagellation et mine nos capacités de résistance. Et cette décomposition interne, en partie subjective, devient objective dès lors qu’on jette un œil à l’extérieur : après avoir vécu la plus grande épopée que l’histoire de l’humanité ait connue, l’Europe a le souffle coupé. D’où cet avertissement final : sans réveil de l’âme européenne, sans fierté retrouvée, sans retour à notre substance – le sens de la vérité et le sens des libertés –, cette aventure grandiose sera marquée d’un point final. Près de quarante ans plus tard, les mêmes dynamiques destructrices continuent le saccage, avec toujours plus de férocité. Pas l’ombre d’un sursaut en Occident. Nous entrons en phase terminale.

LA DÉCADENCE, JULIEN FREUND,Éd du Cerf, 590 p. 34€

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